UBS: le mystère des comptes «offshore» des footballeurs français

Poursuivie depuis le 6 juin par la justice française, la banque suisse UBS est accusée d'avoir mis en place, depuis la France, un système illicite d'ouverture de comptes à l'étranger. Mediapart publie des documents et témoignages inédits sur les pratiques du département « SEG » (sports et showbiz), où se croisent stars du ballon rond et grands noms du spectacle.

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Caroline Duret a passé huit ans chez UBS France sans avoir grand-chose d’une banquière. Ses anciens collègues sourient dès qu’on les interroge sur ses compétences financières. Si l’entreprise l’a recrutée en 2001, c’était plutôt pour son carnet d’adresses, farci de stars du ballon rond et des médias. Dans ses notes de frais, Caroline Duret facturait aussi bien des agapes avec le footballeur « A. Boghossian » qu’avec « Patrick Bruel + Amanda » ou « Bedos et Madame ».

Pendant trois ans, chez UBS France, c’est elle qui a piloté l’unité baptisée « SEG » (« Sports and Entertainment Group »), une mini task-force de trois personnes créée pour draguer le show-business hexagonal, en particulier les footballeurs et les jockeys – plus de 20 millions d’euros gérés pour 89 clients enregistrés.

Supprimé fin 2004 à l’issue d’un audit interne qui a révélé de graves dysfonctionnements (aux yeux mêmes de la banque), le « SEG » et ses mécanismes sont aujourd’hui décortiqués par les enquêteurs en charge de l’information judiciaire ouverte en avril 2012 contre UBS.

Depuis le 31 mai, la filiale française est non seulement mise en examen pour complicité de démarchage illicite (des commerciaux suisses ayant outrepassé leurs droits en France), mais aussi placée sous le statut de témoin assisté pour « blanchiment de fraude fiscale » – UBS Suisse a également été mise en examen le 6 juin pour « démarchage illicite ». La justice soupçonne UBS France d’avoir incité, sous la supervision de sa maison mère, des Français à ouvrir des comptes en Suisse non déclarés et d’avoir couvert ces agissements grâce à une comptabilité occulte très organisée (les fameux « carnets du lait »).

À ce petit jeu, le « SEG », et sa clientèle people, pourrait avoir rapporté gros. Si Caroline Duret (récemment entendue par la police) dément toute activité illégale, Mediapart a récupéré des documents troublants sur ses activités, jamais publiés, que les enquêteurs s’efforcent de faire parler.

Dans le fichier de prospection de la chargée d’affaires (déjà cité par Charlie Hebdo ou le journaliste Antoine Peillon), datant de 2001 à 2003, on retrouve sans surprise les footballeurs les plus en vogue de l’époque, comme Zinedine Zidane (« Objectif : récupérer une partie des actifs dans le cadre de son retour en France ») ou Claude Makelele (« Il est intéressé pour nous voir en Espagne et nous connaît de réputation »).

A priori rien d’illicite dans le démarchage de riches patrimoines. Mais en face des noms de Laurent Blanc, Christian Karembeu et Youri Djorkaeff (trois piliers de l’équipe de France championne du monde en 1998), on tombe sur cette mention manuscrite : « Client off », pour « offshore ».

Ces mots ne sont pas de Caroline Duret ; ils ont été griffonnés a posteriori par le salarié d’UBS responsable de l’audit interne de 2004, Nicolas Forissier, qui a épluché la clientèle du SEG et mis au jour plusieurs dérives – il s’est fait licencier en 2010 après avoir dénoncé un système plus global d’évasion fiscale.

Interrogé par Mediapart sur le sens de son annotation de l’époque, Nicolas Forissier raconte : « C’est le numéro 2 du SEG, que j’ai interrogé dans le cadre de mon audit, qui m’a désigné ces personnes comme détenant un compte offshore à l’UBS. » Depuis, la conviction de Nicolas Forissier n’a pas varié : « Par “offshore”, il fallait entendre “non déclaré”. » Si c’est vrai, c’est une petite bombe pour le monde du football.

Retrouvé par Mediapart, l’ancien adjoint de Caroline Duret dément vigoureusement. Il assure que dans sa bouche, le terme « offshore » désignait tout simplement des avoirs placés « hors de France ». Il rappelle que les footballeurs concernés, alors en poste dans des clubs étrangers, n’avaient de toutes façons pas le statut de résidents français et donc rien à déclarer au fisc parisien.

Surtout, contactés par Mediapart, Laurent Blanc et Youri Djorkaeff nient tous les deux avoir détenu, à la date de 2004, le moindre compte UBS – dans quelque pays que ce soit.

« Mon nom figure dans une liste comme ayant un compte UBS en 2004 ?!, s’étonne Youri Djorkaeff, qui a joué en Angleterre de 2002 à 2005, avant de s’installer à New York. Je suis surpris de ce que vous me dites. Je vais appeler Caroline Duret, c’est une amie. Je n’ai jamais eu de compte UBS ! Ah si, j’ai ouvert un compte UBS à New York quand je suis arrivé aux États-Unis ; Caroline Duret m’avait mis en relation avec la personne UBS là-bas. Par contre je n’en ai jamais eu en Angleterre. Mais franchement, les clubs s'occupaient de tout pour les impôts… » Et Youri Djorkaeff de balayer : « Je peux ouvrir un compte où je veux dans le monde, pourquoi je le ferai illégalement ? »

Un porte-parole de Christian Karembeu déclare de son côté que le joueur n'est plus résident fiscal français depuis 1995. Il ajoute qu'il est possible que le joueur possède un compte à l'UBS sans que cela pose de problème au regard de la loi française.

Quant à Laurent Blanc, qui a joué au club de Manchester United (Angleterre) de 2001 à 2003, il affirme n’avoir « jamais » été client d’UBS. Impossible qu’il ait dissimulé quoi que ce soit au fisc français à l’époque : « J’étais résident fiscal anglais ! » rappelle le footballeur (jusqu’à son retour en France en 2003). L’ancien entraîneur de l’équipe tricolore admet juste qu’« il y a des connaissances travaillant pour des banques suisses qui ont essayé de (l)’attirer, mais je vais pas vous dire qui... » Était-ce Caroline Duret ? « C’est une connaissance de très longue date ; elle connaît beaucoup de monde. J’ai été invité à un tournoi de golf à Évian, à certaines opérations avec elle… » Officiellement, pourtant, Caroline Duret travaillait exclusivement pour UBS France.

Sur le papier, seulement. Car les comptes-rendus rédigés par Nicolas Forissier, au fil de son audit et de ses entretiens avec les salariés du « SEG », ne laissent guère de doute sur le fait que certaines « cibles » de Caroline Duret étaient poussées vers les coffres helvètes d’UBS. Sur une note manuscrite datée du 15 septembre 2004, titrée « Constat SEG », l’auditeur livre en effet ce diagnostic sévère : « Problème organique. (…) Positionnement du département : UBS France / Suisse. » S’agissant de Caroline Duret en personne, on lit ceci : « Problème de l’exercice de ses fonctions. Trop de traces ambiguës d’une activité offshore. (…) Lien organisé entre Caroline Duret et Genève. »

En bas de la page, Nicolas Forissier relate enfin une conversation qu’il semble avoir menée avec la patronne du « SEG » :

— As-tu une activité domestique ?
 Oui.
 Une activité internationale ?
 Oui.
 Offshore ?

 (Pas de réponse)

« Je sais pas si c’était déclaré »

Si l’ancienne patronne du « SEG » nie aujourd’hui avoir participé à un système d’évasion fiscale, certains détails fragilisent sa défense. Sur le plan hiérarchique, bizarrement, elle rendait compte à Philippe Wick, basé à Genève et chargé à l’époque du département « France international » d’UBS Suisse, qui gérait des avoirs français pour une part non déclarés.

Surtout, des notes de frais de Caroline Duret, engagées aux quatre coins du monde pour chasser des footballeurs français, ont été prises en charge par la Suisse en 2003 et 2004, et non par UBS France (pourtant son employeur officiel).

Dans un mail de juillet 2004 que Mediapart s’est procuré, consacré à la « refacturation des frais de C. Duret », le service comptabilité d’UBS France remercie ainsi « Monsieur Wick » (à Genève) pour le « règlement de la facture no 04.06.05 » et lui adresse celle du « 2e trimestre ».

À l’issue de l’audit de Nicolas Forissier, le président du directoire d’UBS France, Pierre Poyet, s’était d’ailleurs engagé, le 26 octobre 2004, à « veiller désormais à ce que l’ensemble des frais du Département SEG soit pris en charge par UBS France SA ou alloués de façon adéquate ». Comment ne pas voir dans ces mots un aveu implicite ?

À n’en pas douter, Caroline Duret avait donc pour mission de « flécher » certains clients vers la Suisse – où ils pouvaient certes ouvrir un compte en toute légalité, à condition de le déclarer au fisc français. Le comédien Guy Bedos, « courtisé » par Caroline Duret en 2002 et détenteur d’un compte UBS en France « pendant quelques mois », se souvient avoir pris la commerciale « en grippe » pour cette raison-là. « On m'a proposé un compte en Suisse, affirme-t-il à Mediapart. Ça sentait quelque chose que je n’aime pas sentir. J’ai quitté ces gens très vite. »

Le footballeur français Antoine Sibierski, qui a joué en Grande-Bretagne de 2003 à 2009, s’est visiblement laissé tenter par l’ouverture d’un compte à l’UBS de Genève, à ce moment-là de sa carrière. Dans un mail confidentiel du 8 septembre 2003, consacré au dossier « Antoine », un salarié britannique d’UBS écrit à Caroline Duret : « Puisque tu es le chargé d’affaires du client et que les avoirs seront bookés en CH (= Suisse), il y a très peu besoin d’aide de notre part au bureau UK. »

Choix du cœur ? Optimisation fiscale ? Évasion ? Résident fiscal britannique pendant ses années à Manchester, Antoine Sibierski a-t-il pris soin de déclarer son compte suisse au fisc britannique ? Puis au fisc français une fois rentré dans l’Hexagone (où il est devenu agent de joueurs puis directeur sportif du Racing Club de Lens) ? Interrogé par téléphone, ses réponses restent à ce stade imprécises.

« J’ai juste un compte à Paris », commence-t-il par déclarer.
Mediapart : « Mais je vois (sur des documents UBS) que vous avez eu un compte en Suisse.
 Oui, oui. Mais je l’ai soldé à 3 000 euros.
 Si vous avez ouvert un compte en Suisse, j’imagine que vous ne l’avez pas déclaré…
 Non, non, je ne l’ai pas déclaré. Mais c’était deux ou trois ans, ça n’a pas duré longtemps.
 Vous jouiez en Angleterre quand vous l’avez ouvert ?
 J’étais en France quand on m’a conseillé ça. J’ai ouvert ce compte en Suisse. J’ai dit O.K. Ce n’est pas moi qui m’en occupais.
 Pour être sûr de bien comprendre, vous me confirmez donc que ce compte n’était pas déclaré ?
 Je sais pas si c’était déclaré. J’étais footballeur. C’était une épargne. Je suis à l’aise avec ça ! Venez me voir, je ne veux pas en discuter par téléphone. »

Nous avons effectivement calé un rendez-vous à Lens le 14 juin, au siège du club. Mais Antoine Sibierski a rappelé Mediapart en fin de journée, pour annuler et demander qu’on « efface » l’interview. « Si vous dites que je vous ai dit quelque chose, je transmettrai à mon avocat. »

À ce jour, les juges d’instruction en charge du dossier UBS ont déjà transmis au fisc français une liste de 353 personnes susceptibles d’avoir détenu un compte en Suisse, comme l’ont révélé nos confères du Monde. Bercy aurait sollicité son homologue helvète, via plusieurs demandes d’entraide administrative, pour éclaircir la situation de ces 343 noms. Dans le tas : quelques sportifs et célébrités. Des fidèles du « SEG » y figureraient-ils ?

Bien souvent, la clientèle du « SEG » a construit sa carrière en partie à l’étranger et résidé fiscalement dans plusieurs pays successifs. Difficile d’y voir clair a priori. Par exemple : où résidait le jockey Olivier Doleuze quand le « SEG » lui a envoyé le courrier suivant, en date du 10 août 2004, pour le « remercier de (s)a confiance », lui communiquer « les coordonnées » de son nouveau compte courant et « trois exemplaires » d’un relevé d’identité bancaire ? À Hong Kong (où semble programmé son prochain rendez-vous) ? Ou à Paris (où la banque UBS lui adresse visiblement le courrier) ?

Une chose est sûre : UBS France avait certaines obligations à l’égard des clients du « SEG », quand ces derniers rentraient dans l’Hexagone. Or Nicolas Forissier a dû les rappeler à l’issue de son audit de 2004 : « Lorsque ces personnes redeviennent résidents français au sens fiscal du terme, elles subissent fréquemment un contrôle fiscal, écrivait-il dans son rapport de conclusion à l’intention du management d’UBS France. En tant que banquier, le Régulateur impose au banquier prestataire de services d’investissement un devoir de conseil et d’information vis-à-vis de ses clients, et plus spécifiquement au niveau de ses obligations déclaratives fiscales. Cependant, aucune procédure n'a été mise en place afin d'assurer un conseil approprié aux clients se trouvant dans cette situation. » Du coup, combien se sont spontanément mis en règle ?

Mathilde Mathieu, Michaël Hajdenberg et Dan Israel

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