La Cour de cassation valide les enregistrements Benalla révélés par Mediapart

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La Cour de cassation a définitivement validé, mardi 1er décembre, les enregistrements d’une rencontre entre Alexandre Benalla et Vincent Crase en violation de leur contrôle judiciaire. Ces bandes, révélées par Mediapart en janvier 2019, avaient mis au jour des éléments qui intéressent la justice.

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La décision est définitive, et elle concerne des enregistrements sonores qui ont permis de révéler un grand nombre d’éléments intéressant aujourd’hui la justice. La Cour de cassation a refusé, mardi 1er décembre, d’invalider les enregistrements d’une rencontre entre Alexandre Benalla et Vincent Crase en violation de leur contrôle judiciaire, a rapporté l’Agence France-Presse (AFP).

Cette série d’enregistrements clandestins, révélés par Mediapart le 31 janvier 2019, démontrait que MM. Benalla et Crase, mis en examen dans l’affaire des violences du 1er mai, s’étaient rencontrés secrètement à Paris, le 26 juillet 2018, en violation de leur contrôle judiciaire qui leur interdisait tout contact. Dans les enregistrements, Benalla et Crase se montraient également disposés à faire disparaître certaines preuves compromettantes. 

Les bandes montraient enfin l’implication personnelle d’Alexandre Benalla, contrairement à ses déclarations devant le Sénat, dans un contrat de sécurité avec un oligarque russe soupçonné de liens mafieux, négocié et signé du temps où le même Benalla était adjoint au chef de cabinet d’Emmanuel Macron à la présidence de la République.

Le 24 février 2018, au salon de l’agriculture, à Paris. © STEPHANE MAHE / POOL / AFP Le 24 février 2018, au salon de l’agriculture, à Paris. © STEPHANE MAHE / POOL / AFP

La révélation de ces enregistrements avait valu à Mediapart une rocambolesque tentative de perquisition par le parquet de Paris et la brigade criminelle. Pour protéger ses sources, notre journal s’était opposé à cette perquisition. Nous avions en revanche donné suite à la réquisition formulée par les juges de l’affaire du 1er Mai, en remettant sept enregistrements, dont un inédit, dans lequel Benalla et Crase parlent de détruire des preuves (lire notre article).

Nos révélations avaient conduit les juges à révoquer le contrôle judiciaire des deux hommes et à les placer en détention provisoire le 19 février 2019. Ils avaient obtenu en appel leur remise en liberté une semaine plus tard.

Après notre enquête, le Parquet national financier avait par ailleurs ouvert une enquête pour « corruption » s’agissant des contrats russes.

Alexandre Benalla et Vincent Crase avaient déposé plainte pour « détention illicite d’appareils ou dispositifs techniques de nature à permettre la réalisation d’interceptions », « atteinte à l’intimité de la vie privée », « atteinte à la représentation de la personne » et pour « faux ». Leurs avocats contestaient la validité du recours à ces enregistrements par la justice, soupçonnant qu’ils aient été réalisés par des services de renseignement.

Le parquet de Paris avait chargé la Brigade criminelle de se pencher sur ces bandes. Un rapport d’expertise de la police scientifique, remis fin février 2019, avait confirmé l’absence totale de « montage » dans ces enregistrements. « Aucune trace de montage n’a été décelée à l’intérieur des fichiers audio », pouvait-on lire dans ce document. Ce rapport d’une vingtaine de pages « renfor[çait] » par ailleurs « l’hypothèse » que les voix entendues sur les bandes étaient bien celles d’Alexandre Benalla et de son acolyte Vincent Crase.

Dans ses conclusions, l’expertise disait également privilégier la piste d’un « enregistrement par un dictaphone ou un smartphone », sans pouvoir exclure « formellement » une sonorisation d’appartement en raison des limites techniques des enquêteurs. Elle démentait en revanche catégoriquement la possibilité d’écoutes téléphoniques.

Ainsi que Mediapart l’avait expliqué, les sept enregistrements sonores sont extraits d’une seule et même bande de 36 minutes (sans coupure), datée du 26 juillet 2018. Nous avions sélectionné ces extraits selon deux critères objectifs : l’intérêt public des informations mises au jour et le respect de la protection des sources. Comme nous l’avions précisé dès leur publication, les extraits sélectionnés n’avaient pas été montés. Comme pour tout document, nous avions vérifié l’intégrité et la date de l’enregistrement avant toute publication.

Alexandre Benalla s’était pourvu contre un arrêt de mars de la chambre de l’instruction de la cour d’appel de Paris qui avait déjà refusé d’invalider ces enregistrements. Dans son arrêt du 1er décembre, la Cour de cassation n’« exclut » pas la possibilité que « l’autorité publique ait concouru à la réalisation de ces enregistrements », mais elle estime que « le versement au dossier d’éléments de preuve ne saurait être déclaré irrégulier au seul motif que les conditions de leur recueil sont restées incertaines ».

Des accusations de montage se révélant fausses

Après leur révélation, ces enregistrements avaient fait l’objet de nombreuses spéculations ou contrevérités de la part d’une poignée de journalistes, éditorialistes et communicants. En voici une sélection :

  • Un enregistrement trafiqué

Le 8 février 2019, Valeurs actuelles « révèle » que les enregistrements ont été modifiés avant leur diffusion sur Mediapart. L’article repose sur plusieurs informations pour le moins incertaines – le journaliste utilise à sept reprises du conditionnel – mais il évoque en revanche avec certitude le fait que les sons ont été manipulés.

« D’après nos vérifications, il s’agit bien d’un enregistrement […] clandestin mais réalisé par des professionnels », assure le journaliste Louis de Raguenel, ancien collaborateur de Claude Guéant au ministère de l’intérieur. « Les voix des protagonistes de la conversation ont été isolées, d’après les experts que nous avons consultés, afin de déjouer le parasitage du son de la télévision que les protagonistes avaient poussé à fond pour justement éviter toute écoute pirate », ajoute-t-il.

Le Journal du dimanche (JDD) en rajoute une couche deux jours plus tard, en brandissant exactement les mêmes « arguments » techniques. « L’enregistrement surprend par sa qualité technique. Les voix des deux intervenants sont très audibles, alors même qu’une télévision a été allumée et le son forcé », note, le 10 février, le journaliste Pascal Ceaux, directeur-adjoint de la rédaction du JDD

Ces affirmations ont été battues en brèche par le rapport de la police scientifique remis en février 2019.

  • Un enregistrement « illégal »

Comme dans l’affaire Cahuzac, l’éditorialiste Jean-Michel Aphatie a été à la pointe de la contestation de l’enquête de Mediapart, que ce soit sur les réseaux sociaux, à la radio ou à la télévision.

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Exemple le 20 février 2019, sur Europe 1 : le journaliste affirme à quatre reprises que l’enregistrement est « illégal ». « Voir, en France, une décision de justice – la privation de liberté d’un individu –, reposer sur un document qui est illégal, rien que ça, si vous voulez, les professeurs de droit, ils vous en pondent trois tartines ! », s’est-il exclamé.

« L’enregistrement, on ne sait pas qui l’a fait, on ne sait pas quand la rencontre a eu lieu, si elle a eu lieu, parce qu’on peut toujours manipuler des sons », a-t-il ajouté. Comme si Mediapart n’enquêtait pas sur l’origine, la nature et l’intégrité de chacun des documents qu’il diffuse.

Jean-Michel Aphatie ajoute : « Que la justice s’appuie sur ces enregistrements, ça, c’est un problème. D’autant plus que la Brigade criminelle, actuellement, enquête sur ces enregistrements, à la demande du parquet de Paris, qui a ouvert une enquête préliminaire. Mais la justice, c’est une loterie quelques fois. »

Jean-Michel Aphatie semble ici nier une évidence juridique : en France, la justice a le droit d’utiliser tout type de preuves, sauf s’il y a eu comportement déloyal des magistrats ou policiers pour les obtenir. Ce qui n’est pas le cas ici.

De plus, le fait que l’enregistrement soit clandestin ne le rend pas automatiquement illégal.

  • Un appartement sonorisé par un service ou une officine

Très vite, Aphatie indique aussi que les extraits sonores diffusés par Mediapart proviennent d’une « sonorisation » d’un appartement. Le 23 février 2019, dans l’émission « C L’hebdo » sur France 5, l’éditorialiste hurle au scandale : « Dans cette histoire, il y a un précédent dans la République dont tout le monde se fout, y compris les juges et c’est un problème. Quelqu’un, on ne sait même pas qui, a sonorisé un appartement. C’est pas un citoyen lambda qui peut faire ça. Le majordome de Bettencourt, il met un magnétophone, fastoche. Sonoriser un appartement, c’est autre chose, c’est de la barbouzerie, ça n’émeut personne ! Et c’est sur la base de la barbouzerie que la justice française, avec toutes ses valeurs, met un type en prison », s’émeut l’éditorialiste.

Jean-Michel Aphatie ajoute : « Moi, je ne défends pas Benalla, je défends un principe. La barbouzerie, ça ne doit pas mener quelqu’un en prison, c’est scandaleux ! » Sur le plateau, personne ne réagit, pas même le présentateur Ali Baddou. Ce soir-là, 733 000 téléspectateurs suivent l’émission en direct.

La théorie « barbouzarde » a aussi prospéré dans la presse écrite. Dans son article du 8 février 2019, Valeurs actuelles affirme, en s’appuyant sur « plusieurs sources concordantes », qu’« au moins un service de renseignement » connaissait « depuis septembre » l’existence des enregistrements.

Le journaliste Louis de Raguenel révèle également que le « magistrat ayant cherché à perquisitionner Mediapart » a évoqué « implicitement » (sic) l’hypothèse que les « sons publiés par Mediapart provenaient d’une interception clandestine et illégale qui aurait pu avoir été réalisée par une officine privée, spécialisée dans la maîtrise de ce type de technique ». Il complète : « Cette hypothèse n’est pas à exclure, compte tenu de l’intérêt que pourrait avoir une puissance étrangère à connaître les faits et gestes d’Alexandre Benalla après son départ de l’Élysée. » Et de conclure : « Il s’agirait alors de l’une des plus grandes affaires d’espionnage de ces dernières années. » Rien de moins.

« Services de renseignement, officine privée ? L’opération semble l’œuvre de professionnels », embraye Pascal Ceaux du JDD, le 10 février 2019. La semaine suivante, le journaliste relance : « Il est établi que [les enregistrements] ne procèdent ni d’écoutes judiciaires ni d’écoutes administratives régulièrement ­déclarées. L’ouverture d’une ­enquête du parquet de Paris a écarté la première hypothèse, tandis que les services du Premier ministre affirment avoir vérifié l’inanité de la seconde. Reste la possibilité d’une sonorisation de l’appartement effectuée clandestinement par un service français ou étranger, voire par une officine. »

Là encore, ces affirmations sont fortement nuancées par l’expertise remise fin février 2019, l’hypothèse d’un enregistrement par dictaphone ou smartphone étant privilégiée par rapport à celle d’une sonorisation.

  • Un pur montage

Le 24 février 2019, nouveau coup de théâtre dans les colonnes du JDD : les « spécialistes du décryptage sonore n’excluent pas la possibilité d’un montage », nous apprend cette fois le journaliste Pascal Ceaux, en citant des « déclarations mentionnées sur procès-verbal » des experts du laboratoire de police technique et scientifique (PTS) d’Écully (Rhône).

Le journal dominical indique que les « extraits de conversations entre Alexandre Benalla et son ami Vincent Crase sont le fruit d’au moins deux enregistrements distincts, voire trois. Les voix sont jugées ressemblantes, même si la certitude qu’il s’agit des deux hommes n’est pas entière ».

L’article, titré « Enregistrements Benalla : les enquêteurs n’excluent pas la possibilité d’un montage », fait l’objet d’une reprise de l’AFP-Services, une filiale de l’Agence France-Presse. Il est largement relayé sur les réseaux sociaux, notamment par certains cercles macronistes (exemples ici, , ou encore).

Le rapport des experts remis fin février 2019 fut formel : il n’y avait pas la moindre trace de montage.

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