Affaire Rugy: un été d’intox

Après nos révélations qui ont conduit à sa démission, le 16 juillet, l’ancien ministre de l’écologie a mené, parfois aidé par certains médias, une offensive de communication visant à faire croire qu’il avait été « blanchi » et que Mediapart avait été « démenti ». C'est évidemment faux. Mediapart reprend les faits, un à un.

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Mediapart a l’habitude d’essuyer son lot de critiques après quasiment chacune de ses enquêtes politiques. Mais cet été, l’offensive de communication de François de Rugy, aimablement relayée par certains médias, s’est faite, chose rare, après sa démission. L’objectif de l’ancien numéro 2 du gouvernement, qui à défaut de rester ministre redevient député, est de se préserver un avenir politique et de redorer son image.

Nous n’avons pas fait d’article à chacune des attaques que nous avons subies ces dernières semaines. Souvent parce que les arguments avancés nous paraissaient dérisoires, déplacés, malhonnêtes. Les démonstrations prétendument définitives étaient fondées sur des éléments parcellaires ou erronés. La plupart du temps parce que les médias relayant la défense de François de Rugy se sont contentés de sa parole : c’est l’ancien président de l’Assemblée nationale qui choisissait quels documents il souhaitait communiquer.

Les explications en vidéo de Fabrice Arfi, Michael Hajdenberg, Antton Rouget et Marine Turchi. © Antoine Schirer/Mediapart

Nous avons pensé que tout cela ne convaincrait pas grand monde. Et nous avons préféré continuer à enquêter (sur d’autres sujets), plutôt que de passer notre temps à nous justifier du travail que nous avions fait. Nous avons seulement expliqué, quand des médias nous le demandaient, que nous ne retirions pas une ligne de ce que nous avions écrit.

Cependant, nous ne sommes pas non plus naïfs. Quand on mène une campagne de presse, qu’on s’adresse au 20 heures de France 2 à des millions de téléspectateurs sans la moindre question gênante, qu’on multiplie les interviews sur les plus grandes radios et qu’on suscite des articles qui ressemblent parfois à des communiqués de presse, on finit par créer de la confusion.

François de Rugy n’a certes pas réussi à transformer l’affaire Rugy en « affaire Mediapart », comme il en avait proclamé l’ambition, mais il est parvenu à instiller des doutes : nous les avons entendus cet été, sur tel ou tel aspect de nos enquêtes, sur le fond ou sur la forme, notamment dans la bouche de ceux qui ne nous lisent pas, et c’est pour cette raison que cet article est aujourd’hui en accès libre. Chacun pourra ainsi se faire une opinion à l’aune des faits, rien que des faits.

« François de Rugy devait-il vraiment démissionner ? », se sont demandé des médias avec insistance (comme dans cette interview sur France Info), comme si nous étions coupables d’une injustice, comme si nous en avions trop fait, comme si nous étions responsables de ses actes.

Rappelons une évidence : nous n’avons fait que notre travail, qui consiste à publier des faits, lorsqu’ils sont établis et d’intérêt public. Nous ne maîtrisons pas les conséquences de la révélation de ces faits. Nous n’avons jamais écrit d’éditorial pour demander la démission de François de Rugy, et même si nous l’avions fait, ce n’est certainement pas ce qui aurait conduit à son départ du gouvernement.

En revanche, le principal intéressé et ceux qui l’ont nommé ministre ont estimé qu’au vu des éléments révélés et de leur écho, François de Rugy ne pouvait plus occuper son poste.

François de Rugy et Emmanuel Macron. © Reuters François de Rugy et Emmanuel Macron. © Reuters

Pourquoi nous reprocher le retentissement qu’ont eu nos révélations ? Est-ce notre faute si le comportement de François de Rugy a outré ? Faut-il être sourd pour ne pas entendre que dilapider l’argent public au bénéfice d’amis choque profondément ? A fortiori quand le mis en cause appartient à une majorité élue sur fond d’affaire Fillon, notamment pour moraliser la vie publique et renouveler les pratiques, et alors même que François de Rugy a réussi à se faire un nom en politique il y a quelques années en demandant justement plus de transparence sur les dépenses des députés ?

Le plus drôle est que ce sont les mêmes qui ont chroniqué, commenté, débattu des journées entières de nos informations, qui se plaignent aujourd’hui de la trop grande importance qu’elles ont prise dans le débat public.

Oui, le rôle d’un journal comme Mediapart est de hiérarchiser l’information. Et bien sûr, l’affaire Rugy n’a pas la même importance que d’autres dossiers que nous avons révélés par le passé : au hasard, une campagne présidentielle financée par une dictature. Ou, si l’on veut s’en tenir à des dérives individuelles, le compte en suisse d’un ministre du budget.

Il n’empêche. L’affaire Rugy n’est pas anecdotique. Elle est même extrêmement symbolique. Comme nous l’avons écrit, elle a été rendue possible par l’absence de contrôle des frais engagés par les députés. Or cela fait onze ans, depuis que Mediapart existe, que nous expliquons que ce système ne peut engendrer que des dérives, des abus, et donc des scandales. Mais aucune mesure n’est prise en proportion de l’importance et de la sensibilité du sujet.

Tant que cela durera, des affaires sortiront. Et le personnel politique continuera de se plaindre ou d’expliquer – l’excuse de ceux qui n’ont plus rien à dire – que d’autres ont fait pareil ou pire par le passé.

« Une chasse à l’homme » ? Non. De « l’acharnement » ? Oui. Revendiqué. Mais seulement à documenter les failles du contrôle des dépenses de nos représentants.

Pour ne pas accabler un homme, aurait-il fallu taire le fait qu’en tant que président de l’Assemblée nationale, François de Rugy régalait ses amis des meilleurs mets et des meilleures bouteilles aux frais du contribuable ? Aurait-il fallu passer sous silence ses travaux exorbitants dans son appartement de fonction, sur fonds publics ? Ne pas révéler son logement à vocation sociale, conservé alors qu’il vivait à Paris avec des revenus importants depuis plusieurs années ? Ni son usage abusif des chauffeurs, ou encore le détournement de son enveloppe IRFM, normalement dévolue à ses activités de député ? Autant arrêter le journalisme. Ne pas publier ces informations aurait été pire qu’un loupé. Une faute majeure.

Ensuite, il nous a été reproché de « feuilletonner », c’est-à-dire de ne pas publier toutes nos informations d’un seul coup. C’est une critique qui nous laisse froids. Nos articles sont déjà longs car précis, documentés : nous ne pouvons pas tout mettre, sur des sujets différents, dans un même papier. Quand nous avons beaucoup d’informations, nous les publions jour après jour, lorsque nos articles sont prêts.

En l’espèce, nous avions certaines données au départ, sur lesquelles nous avons interrogé François de Rugy (dîners à l’Assemblée, travaux), qui ont donné lieu à deux articles. Puis d’autres informations nous sont parvenues, d’autres pistes ont abouti, car certaines personnes ont été choquées par les réponses du ministre et nous ont transmis ou confirmé des éléments. Aujourd'hui encore, d'ailleurs, comme pour de nombreux dossiers en cours, nous cherchons à vérifier des faits qui pourront donner lieu à de nouvelles révélations, ou pas.

Nous avons interrogé François de Rugy au fur et à mesure de ces enquêtes, puis publié des articles, dans lesquels figurent toujours ses réponses. Comme le font des journalistes dans le monde entier : critiquer les « méthodes de Mediapart » est donc absurde.

Il nous a été également reproché d’utiliser des photos de homard ou de bouteilles de vin. Il paraît que c’est démagogique, que nous « mélangeons l'émotion et les faits ». C’est embêtant.

Non seulement parce que la photographie fait culturellement partie de l’univers journalistique. Mais aussi parce que quels que soient les documents que nous publions, ils ne sont jamais du goût de nos détracteurs. Une photo ? « Nous sommes à la merci de la Stasi. » Un mail ? « Vous violez le secret des correspondances. » Un enregistrement sonore compromettant ? « C’est une atteinte à la vie privée. » Un contrat dans une affaire de corruption ? « Vous bafouez le secret des affaires. »

Mais si on ne publie aucun document, en nous fondant, par exemple, sur des témoignages recoupés, la contre-attaque est presque plus violente : « Où sont les preuves ? »

Le piège est tendu : peu importent les circonstances de nos investigations, peu importe le matériau sur lequel elles reposent, le déroulé de notre enquête devient le seul sujet de discussion, occultant le fond du dossier. « Comment vous avez eu ces infos ? […] On les donnera, nous, les noms, si on les a. Et on va les avoir », nous a même menacé le rédacteur de chef d’un grand groupe de presse qui nous sommait de livrer nos sources sur une chaîne d’info en continu.

Certains ont bien avancé sur les réseaux sociaux l’hypothèse d’un montage photo. Comme lorsque Jérôme Cahuzac avait tenté de nier qu’il s’agissait de sa voix sur l’enregistrement sonore (la justice lui a donné tort). Comme lorsque Nicolas Sarkozy a cherché à faire croire que le document libyen sur un financement de campagne électorale était un faux (la justice lui a également donné tort).

Les Rugy n’ont pas osé s’aventurer sur ce terrain-là. Mais ne sachant plus quoi inventer, ils se sont plaints du ton que nous avions employé au téléphone. Un magazine d’extrême droite a volé à leur rescousse en invoquant le manque de temps qu’ils auraient eu pour répondre à nos questions. Personne n’a songé à vérifier la véracité de ce récit auprès de nous, alors que nous leur aurions volontiers montré des SMS par lesquels le directeur de la communication de Rugy remerciait Mediapart pour sa patience…

Nous veillons à donner des délais suffisants aux personnes mises en cause pour répondre, par honnêteté intellectuelle, mais aussi parce que sinon, nous pouvons être condamnés dans le cadre d’une procédure en diffamation. François de Rugy a d’ailleurs annoncé avoir déposé plainte contre Mediapart. Nous ne savons toujours pas sur quoi repose cette plainte.

Nous ne sommes pas dupes. Rien ne convaincra ceux qui ne veulent pas être convaincus. Mais pour ceux, de bonne foi, qui ont des doutes sur certaines informations que nous avons publiées, voici nos explications sur le fond du dossier.

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Mise à jour : nous avons reçu ce mardi 3 septembre au matin une plainte de François de Rugy. Il s'agit d'une citation directe devant le tribunal correctionnel de Paris en diffamation publique. François de Rugy n'attaque qu'un seul des articles que nous avons publiés, celui sur son logement à vocation sociale. Les explications sur ce sujet sont à lire dans notre article publié ce jour.