Football Leaks, saison 2

Fichage ethnique au PSG: les politiques s’indignent, la justice saisie

À la suite de nos révélations sur le fichage ethnique des futurs espoirs du Paris Saint-Germain, la ministre des sports a menacé de prendre des sanctions contre le club de football. Et plusieurs associations antiracistes ont annoncé avoir porté l’affaire en justice.

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De 2013 à 2018, le centre de formation du Paris Saint-Germain a fiché des adolescents selon leur couleur de peau. Le non-recrutement d’un jeune joueur noir en 2014, en raison de son « origine », a suscité un scandale au sein du club de football. Mais la direction a réussi à enterrer l’affaire et cette politique s’est poursuivie jusqu'au printemps dernier. Dans la foulée des révélations de Mediapart issues des Football Leaks, le PSG a indiqué avoir diligenté une enquête interne et promet de partager « dès la semaine prochaine avec les instances et autorités de tutelle » ses résultats.

Un entraînement du Paris Saint-Germain, le 5 novembre. © Reuters

En attendant, les réactions politiques indignées se sont multipliées. « Si ces faits de discrimination sont avérés, ils sont passibles de sanctions disciplinaires voire pénales. On ne peut pas tolérer que des personnes soient identifiées, recrutées selon leur couleur de peau ou leur origine », a écrit jeudi soir la ministre des sports Roxana Maracineanu, dans un communiqué conjoint avec la secrétaire d'État chargée de la lutte contre les discriminations, Marlène Schiappa. L’ancienne nageuse de haut niveau a par ailleurs sommé la Fédération française de football (FFF) et la Ligue de football professionnel (LFP) « d'examiner ce dossier dans les plus brefs délais », expliquant sur franceinfo « attendre pour l'instant les suites de l'enquête interne » au PSG pour décider d’éventuelles poursuites.

Seul parti à avoir officiellement réagi, le Parti communiste français dénonce « une atteinte aux droits de l’homme et aux valeurs sociales et éducatives que le football a toujours portées dans notre pays et dans notre ville, quelle que soit l'origine des individus. Si l’enquête confirme l’existence d’un tel fichier, de lourdes sanctions devront être appliquées contre les instigateurs d’une telle politique de “détection raciale” ».

Sélectionneur de l'équipe de France de football de l'Assemblée nationale, créée en 2014, le député socialiste Régis Juanico confie être « extrêmement choqué » : « Origines antillaises, maghrébines, africaines... on est sur ces considérations hallucinantes et on ne semble pas tirer les enseignements du passé » – une référence à l'affaire des quotas discriminatoires dans le football français, révélée par Mediapart en 2011. « Le PSG est ultra médiatisé, suivi par des millions de fans, et se doit donc de porter des valeurs d'exemplarité encore plus hautes que n'importe quelle autre structure de la société. »

Régis Juanico appelle à « un contrôle législatif plus affirmé des milieux de recrutement et de formation » : « Les responsables des clubs doivent pouvoir rendre des comptes. On ne peut plus laisser passer ça. » Le député de la Loire s'étonne que son ancien camarade dans les rangs de l'Assemblée Malek Boutih, qui explique travailler depuis une quinzaine d’années sur les questions de racisme au sein de la fondation PSG, « n'ait rien vu » ; il s'émeut en outre de la volonté du club d'étouffer l'affaire : « Des dirigeants ont expliqué qu'ils n’hésiteraient pas à sanctionner les personnels si l'affaire fuitait dans la presse. Les lanceurs d'alerte sont une fois de plus dans le collimateur. » 

Vendredi soir, l'adjoint aux sports de la mairie de Paris Jean-François Martins a adressé un courrier à Jean-Claude Blanc, directeur général du Paris Saint-Germain : « Ces pratiques vont à l'encontre du travail partenarial efficace que nous réalisons avec votre club depuis des années. Je tiens à vous rappeler notre combat commun contre les discriminations, notamment avec le Paris Football Gay, notre soutien au plan Leproux, qui a permis de pacifier les tribunes et d'en exclure les groupes à caractère raciste, et le travail remarquable de la fondation PSG dans les quartiers populaires en faveur de la mixité, de l'insertion professionnelle ou du mieux vivre ensemble. »

Les associations antiracistes sont elles aussi montées au créneau, à l'exception notable de SOS Racisme, qui ne croit pas « en l’existence d’un système organisé par le club »« Il suffit d’ailleurs d’observer la couleur de peau des jeunes qui évoluent actuellement dans les équipes du PSG pour se rendre compte qu’il n’existe aucune discrimination », estime le vice-président Hermann Ebongue dans les colonnes du Parisien.

La Ligue des droits de l'homme (LDH) a saisi le procureur « d’une plainte contre X pour discrimination ainsi que pour collecte et traitement de données à caractère personnel faisant apparaître les origines raciales ou ethniques ».
Évoquant des faits « très graves », la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (Licra) a aussi annoncé dans Le Parisien son intention de saisir la justice. Le Conseil représentatif des associations noires de France (Cran) a fait savoir sur franceinfo qu’il portait plainte, tout en réclamant la démission de Jean-Claude Blanc.

Le Cran demande également au Stade rennais de licencier Marc Westerloppe, l’homme à l’initiative du fichage, qui a rejoint le club de la capitale bretonne en début d’année. Dans un communiqué transmis à Mediapart vendredi, l'avocat de ce dernier, Pascal Rouiller, juge que son client « n’a jamais commis quelque acte de discrimination que ce soit et nombreux sont ceux qui peuvent en témoigner. Il entend que la justice intervienne au plus tôt pour lever ces suspicions infondées et le rétablir dans son honneur ».

Du côté des instances nationales du football, la LFP affirme, sans annoncer d'enquête, condamner « toutes formes de discriminations dans le football. De telles pratiques sont inacceptables, intolérables et totalement illégales ». La FFF a signalé avoir saisi le Conseil national de l’éthique. « Le CNE, après examen du dossier, aura le pouvoir de saisir la commission de discipline de la LFP pour évaluer les éventuelles suites disciplinaires à donner. La FFF, avec la LFP, rappelle que le football porte et défend les valeurs de mixité et d’universalité et lutte contre toutes les formes de discrimination. »

Depuis nos révélations, de nombreux confrères journalistes sportifs et bien informés ont apporté des compléments d’information et laissent souvent entendre avoir déjà eu vent de l’existence, à Paris ou dans d’autres clubs, de pratiques discriminatoires dans le recrutement des jeunes joueurs en centre de formation. 

Libération raconte ainsi que « la teneur de la réunion [où des recruteurs se sont insurgés contre le tri ethnique mis en place] était largement connue dans le milieu : écœurés, certains participants s’en étaient ouverts en off pour prendre leur distance avec ces déclarations hautement explosives. Le nom d’Olivier Létang revenant le plus souvent quand on posait la question de qui était l’architecte à l’origine du discours discriminatoire de Westerloppe ». Le Parisien va plus loin, expliquant que d’après leurs informations, « obtenues auprès de sources concordantes », l’équipe de recrutement « Île-de-France » du PSG procédait « elle aussi ces dernières années à du fichage ethnique. Mais en faisant usage de codes : “BC” (blanc), “MS” (métis), “BK” (black), “BR” (beur) et “AS” (asiatique) ».

L’Équipe, le quotidien sportif de référence, cite un ancien recruteur du centre de formation de Caen, Laurent Glaize : « On n’avait pas de quotas mais on a toujours fait attention à avoir des effectifs mixtes, équilibrés. Mais sans jamais compter avec précision. Et je pense que c’est le cas dans de nombreux clubs français. La richesse, c’est la diversité. » Selon L’Équipe, « plusieurs clubs, qui préfèrent rester dans l’anonymat, avancent aussi qu’ils s’efforcent de panacher les effectifs. Avec parfois des commentaires abrupts, comme celui-ci, lâché par un responsable de recrutement d’un centre de formation : “À qualité égale, on privilégie aujourd’hui celui qui n’est pas d’origine africaine. C’est comme ça, c’est peut-être dur à entendre mais il faut faire attention, notamment en matière de religion” ».

Il y a définitivement quelque chose de pourri dans le football professionnel français.

Stéphane Alliès, Michaël Hajdenberg et Donatien Huet


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