Objectif pour l'Elysée: une écrasante majorité absolue

Gauche, droite, écologistes, majorité présidentielle : Mediapart passe en revue les lignes de force de ce premier tour des législatives, dimanche 11 juin.

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L’élection présidentielle, bizarroïde compétition marquée par les affaires et le spectre du Front national, a vu le 7 mai la victoire d’un président de 39 ans jamais élu qui prône une politique économique libérale et appelle de ses vœux une « recomposition politique ». La campagne des élections législatives des 11 et 18 juin, que Mediapart a racontée par le menu aux quatre coins du pays (lire ici nos reportages), fut au moins aussi étrange.

Sur fond d’éparpillement incroyable de la gauche, d’atermoiements d’une droite éclatée par la nomination de ministres (dont le premier d’entre eux) issus de ses rangs, d’une certaine résignation des électeurs et d’affaires qui resurgissent (Ferrand, Bayrou, etc.), le parti d’Emmanuel Macron La République en marche (LREM) vise une majorité absolue, c’est-à-dire plus de 290 députés. Après une victoire présidentielle en forme d’OPA politique, ce résultat signerait pour Emmanuel Macron un succès politique indéniable. La gauche risque un des plus faibles scores de son histoire récente. Tour d’horizon des enjeux d’un scrutin qui sera aussi celui d’un grand renouvellement des têtes, non-cumul des mandats et profil des députés « macronistes » oblige.

« En Marche! » vers la majorité absolue ?

Emmanuel Macron en visite en Haute-Vienne, vendredi 9 juin © Reuters Emmanuel Macron en visite en Haute-Vienne, vendredi 9 juin © Reuters

Donner une majorité à Emmanuel Macron. C’est l’unique argument de campagne des 525 candidats de « La République en marche », nouveau nom depuis la présidentielle du parti d’Emmanuel Macron. Adjoint MoDem au maire de Bordeaux et candidat LREM à Bègles (Gironde), dans la circonscription populaire de l’écologiste Noël Mamère, Marik Fetouh se dit « optimiste ». « C’est une élection à dimension nationale, dit-il. Beaucoup veulent donner sa chance à Macron et lui donner une majorité. Les autres questions passent au second plan, y compris la personnalité des candidats. »

« Le dirigeant, l’animateur, le directeur et la vitrine de la campagne, c’est et ça reste Emmanuel Macron », confirme Arnaud Leroy, actuel député PS rallié à Macron, qui ne se représente pas. En campagne, les candidats LREM passent leur temps à vendre le programme du président et à vanter, comme ils disent, son « sans-faute » à l’international. Ils assurent que les affaires, le climat qui se tend autour du droit du travail, ou encore les innombrables bisbilles locales entre militants d’En Marche! et candidats MoDem investis tardivement n’influeront pas sur le vote – ils en sont quand même moins sûrs à propos de la hausse de la CSG, très contestée sur le terrain.

Signe que le présidentialisme des institutions de la Cinquième République marche à plein, des centaines de candidats non investis par LREM, parfois plusieurs par circonscription, affichent en bien gros les slogans « majorité présidentielle » pour tenter de profiter de la vague. Sur la base des enquêtes d’opinion, l’Élysée parie sur une très large majorité dimanche 18 juin. Des estimations de 350, voire 400 députés circulent, bien au-delà des 290 élus nécessaires pour sécuriser une majorité absolue. C’est aussi beaucoup plus que prévu il y a quelques semaines. Au point que le parti, qui deviendrait alors le plus riche de France avec les subventions publiques accordées aux formations politiques, s’alarme de l’élection éventuelle de candidats issus de la « société civile » au profil problématique.

Il faut dire que la commission nationale d’investiture, présidée par l’ancien ministre chiraquien Jean-Paul Delevoye, a désigné quelques candidats aux CV peu reluisants ou visés par des enquêtes judiciaires. Même si les candidats sous l'étiquette majorité présidentielle se sont engagés à respecter les engagements du président de la République, un groupe pléthorique, avec tant de novices en politique, pourrait s’avérer à l’avenir compliqué à gérer. Des conseillers d’Emmanuel Macron craignent que sa constitution ne se révèle « périlleuse » et réfléchissent depuis plusieurs semaines à une « équipe encadrante » « particulièrement solide ».

Autre enjeu : la place du MoDem dans la future majorité. François Bayrou, le patron du MoDem nommé garde des Sceaux, a tapé du poing sur la table pour obtenir 80 investitures. Sans le proclamer, les proches d’Emmanuel Macron espèrent que le nombre de députés du MoDem sera le plus bas possible. « Avoir une majorité sans Bayrou, ce serait cadeau », dit l’un d’eux. D’autant que le ministre de la justice, parangon de vertu politique qui vient de présenter la loi de moralisation de la vie politique, est actuellement rattrapé par l’ouverture d’une enquête préliminaire sur les contrats de travail des salariés et des assistants parlementaires du MoDem.

Six ministres en sursis

Ils sont six. Six ministres ou secrétaires d’État à être également candidats aux législatives : Richard Ferrand (Finistère), Bruno Le Maire (Eure), Marielle de Sarnez (Paris), Christophe Castaner (Alpes-de-Haute-Provence), Mounir Mahjoubi (Paris) et Annick Girardin (Saint-Pierre-et-Miquelon). En cas de défaite, ils devront démissionner du gouvernement, comme l’avait indiqué dès leur nomination Emmanuel Macron, reprenant une règle déjà appliquée par ses prédécesseurs. Trois d’entre eux – Bruno Le Maire, Mounir Mahjoubi et Christophe Castaner – ont reçu, dans leurs circonscriptions respectives, une visite de soutien du premier ministre Édouard Philippe.

Si le ministre de l’économie et le secrétaire d’État chargé du numérique ne sont pas franchement en danger, le secrétaire d’État aux relations avec le Parlement, également porte-parole du gouvernement, est dans une situation plus délicate dans la deuxième circonscription des Alpes-de-Haute-Provence, où il est élu depuis 2012 sous l’étiquette du PS. Au premier tour de la présidentielle, avec 20,02 % des suffrages exprimés, Emmanuel Macron est arrivé en troisième position dans ce département, derrière Jean-Luc Mélenchon (22,51 %) et Marine Le Pen (24,53 %). Au second tour, la présidente du Front national a encore réuni 41,54 % des voix, contre 58,46 % pour son adversaire.

Le premier ministre s’est en revanche bien gardé d’aller soutenir sur le terrain le ministre de la cohésion des territoires Richard Ferrand et la ministre des affaires européennes Marielle de Sarnez, tous deux rattrapés par les affaires. Depuis les premières révélations du Canard enchaîné sur les opérations immobilières ayant favorisé la compagne du député du Finistère, à l’époque où il était directeur général des Mutuelles de Bretagne, le secrétaire général de LREM, homme de confiance du président, n’en finit pas de s’empêtrer dans cette histoire qui fleure le mélange des genres et le conflit d’intérêts, contraires à toutes les promesses de la campagne.

Richard Ferrand et Marielle de Sarnez. © Montage Reuters Richard Ferrand et Marielle de Sarnez. © Montage Reuters

Déjà en difficulté dans sa circonscription parisienne, où les militants En Marche! n’ont guère apprécié qu’elle soit investie malgré ses trois mandats d’eurodéputée, Marielle de Sarnez se retrouve elle aussi lestée du poids des affaires. Fin mai, Le Parisien révélait que le parquet de Paris avait ouvert le 22 mars une enquête préliminaire pour « abus de confiance », visant 19 eurodéputés français, parmi lesquels la ministre des affaires européennes. Et ce, à la suite d’un signalement du Front national, poursuivi pour les mêmes pratiques.

Mais depuis lors, de nouveaux témoignages, confiés à la justice ou aux journalistes, ont conduit le parquet de Paris à ouvrir une autre enquête préliminaire des chefs d’« abus de confiance » et recel de ce délit. Cette nouvelle enquête, jointe à la première, vise donc Marielle de Sarnez, mais aussi le patron du MoDem François Bayrou. Certes, le ministre de la justice n’est pas candidat aux législatives. En tant que garde des Sceaux, cette affaire le place de facto dans une situation plus que délicate. De nouveau interrogé à ce sujet par Mediapart, Matignon oppose invariablement la règle fixée par le premier ministre : seule une mise en examen entraîne la démission d’un membre du gouvernement.

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