Le Sénat, lui aussi, pourchasse les sources des journalistes

La chasse aux sources des journalistes devient une habitude. Après l'affaire Bettencourt, c'est le Sénat qui s'est mis en tête de trouver les informateurs de Mediapart à la suite de nos révélations d'intérêt public sur le train de vie des sénateurs et des notes de frais injustifiées. Une plainte a été déposée qui vise à faire taire les sources des journalistes.

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Le mauvais exemple est-il venu de l'Elysée ? Alors que le scandale de l'espionnage de journalistes dans le cadre de l'affaire Bettencourt a provoqué cette semaine une indignation générale (lire ici et également ici), le Sénat est lui aussi engagé sur une pente dangereuse. Avec un objectif revendiqué : cacher des avantages financiers, turpitudes et malfaçons diverses au Palais du Luxembourg.

Les sénateurs et leur président Larcher ont en effet décidé de partir en chasse contre tous ceux susceptibles de rendre publiques des informations justement d'intérêt public. De quoi s'agit-il ? Du budget de la chambre haute du Parlement, des rémunérations de ses parlementaires et hauts fonctionnaires, du système de retraite des sénateurs, des dépenses de la présidence du Sénat, et enfin de factures parfois douteuses.

Bref, de toute une série d'informations qui, quand il s'agit de la représentation nationale, devraient automatiquement être accessibles à tous. Ce n'est pas le cas au Sénat. Et c'est peu de dire que le Palais du Luxembourg n'a pas supporté les enquêtes que nous avons publiées depuis plusieurs mois. Après pressions en interne, boycott et refus de répondre à de légitimes interrogations journalistiques, l'institution a décidé d'actionner le levier judiciaire. Non pas pour nous viser directement puisque aucun démenti n'a été opposé à nos révélations.

Non, il s'agit de faire taire les sources. Au cœur de l'été, une plainte a donc été déposée par le Sénat pour abus de confiance et vol de documents. L'AFP a ensuite révélé que des ordinateurs du Sénat avaient été fouillés. Le mardi 30 août, le président du syndicat des fonctionnaires, qui n'a pas souhaité répondre à nos questions «à ce stade de l'enquête», a également été placé en garde à vue et auditionné, avant d'être relâché sans poursuites. Si les enquêteurs avaient voulu envoyer le signal que personne n'est à l'abri – pas même le président d'un syndicat –, ils ne s'y seraient pas pris autrement. Et depuis, l'enquête se poursuit.

Mediapart, malgré ses appels tous azimuts, n'a pourtant pas trouvé un seul sénateur, de quelque bord que ce soit, pour condamner la procédure. Alors que, dans l'esprit, celle-ci bafoue la loi sur la protection des sources des journalistes, visant explicitement à les faire taire.

Faire peur et faire taire. Et si possible sanctionner. Le Sénat a au fond les mêmes visées que l'Elysée dans le cadre de l'affaire Bettencourt, quand il s'agissait d'identifier les sources ou, comme la juge Prévost-Desprez l'a raconté dans le livre Sarko m'a tuer, de terroriser les proches de la famille Bettencourt. L'ouverture d'une enquête préliminaire dans le cadre du Sénat ne peut masquer une volonté similaire: museler les informateurs des médias.

En tant que président, Gérard Larcher a avalisé sinon initié la plainte du Sénat. Pourtant, le 6 avril, alors que Mediapart, dans son bureau, lui demandait de s'expliquer sur la forte hausse des rémunérations des membres de son cabinet, il n'avait eu aucun scrupule à divulguer lui-même, sans que nous ayons rien demandé, les traitements des fonctionnaires du Palais du Luxembourg. Pour ce sujet au moins, la police, si elle est abonnée à Mediapart, ne devrait pas trop peiner à identifier notre source.

Mais on aurait bien tort de s'arrêter au ridicule de cette contradiction. Qui révèle tellement pire. Quand il s'agit des représentants du peuple, il est hors de question que les secrets, notamment de rémunération, s'ébruitent.

Sans nos informateurs, jamais ces privilèges n'auraient été remis en question

La seconde chambre du Parlement vit ainsi dans l'opacité la plus totale. Alors que les parlementaires sont les représentants du peuple, celui-ci n'a pas le droit de savoir comment vivent ses élus, ce qu'ils touchent, le montant de leurs retraites, les insuffisances dans le contrôle des notes de frais, dont ils bénéficient. Choqués par ces secrets injustifiables, nos sources ont réussi à glisser entre les grilles du Palais du Luxembourg quelques documents qui devraient visiblement relever du secret-défense dans l'esprit de l'institution.

Droite, gauche, centre: personne n'est épargné par nos informations, preuve qu'il ne s'agit en rien d'une manipulation politique, mais bien d'un souci de l'intérêt général porté par ceux qui, courageusement, nous alimentent en documents au péril de leur carrière. Mieux: un grand nombre de nos révélations ont débouché sur des mea culpa, des marches arrière ou des promesses de changement du Sénat, validant de fait l'indignation de nos sources. Prenons quelques exemples.

Mediapart dévoile les salaires exorbitants des membres du cabinet de Gérard Larcher. Après consultation du comité de déontologie présidé par Robert Badinter, un arrêté de questure, passé au mois de juillet et dont nous venons d'apprendre l'existence, supprime les indemnités de sujétion pour les hauts fonctionnaires du Sénat mis à disposition du cabinet (sorte de prime mensuelle), et plafonne à environ 15.000 euros par mois leur rémunération mensuelle. Le directeur de cabinet de Gérard Larcher touchait auparavant plus de 19.000 euros net.

Nous révélons les compléments de retraite des sénateurs? Certains d'entre eux disent découvrir le système. Et le président de la commission des finances Jean Arthuis (Alliance centriste) en demande la suppression.

Personne n'avait rien trouvé à redire au Sénat sur les notes de frais indues du questeur Pastor?

Nos sources dénoncent cette irrégularité; Jean-Marc Pastor rembourse, reconnaît une «erreur d'appréciation», avant de suspendre sa participation aux conseils de questure pour avoir rédigé un faux communiqué au nom du président du Sénat.

Le président Larcher évoque «une prime exceptionnelle» de 3500 euros pour faire face à l'augmentation du coût de la vie? Face à la polémique, la prime saute. Mediapart démontre qu'elle n'avait rien d'exceptionnel et qu'elle avait au moins été versée en 2007, 2008 et 2009, sans qu'aucun sénateur s'en soit jamais offusqué.

Nous apprenons l'existence d'une prime mensuelle d'environ 4000 euros versée aux anciens présidents du Sénat, même quand ils ne sont pas encore retraités (Christian Poncelet la touche en plus de ses revenus de sénateur) et envoyons un mail au service de communication du Sénat pour qu'il la confirme? Avant même la parution de notre article, Gérard Larcher accorde une interview à France Soir dans laquelle il révèle l'existence de cette prime et annonce qu'il y renoncera.

Sans nos informateurs, jamais ces privilèges n'auraient été connus. Jamais ils n'auraient été remis en question. Le Sénat n'avait aucune raison de demander à la justice d'enquêter, si ce n'est pour conserver ces secrets et privilèges qui n'ont pas encore été dévoilés.

Au bout d'un ou deux articles, le Sénat aurait pu reconnaître ses erreurs de communication, admettre qu'il était anormal de cacher aux citoyens et aux grands électeurs le fonctionnement de l'institution. Au contraire, il a décidé ne plus répondre à aucune question de Mediapart, se réfugiant derrière l'avis de son avocat et le déclenchement d'une procédure judiciaire, rendant plus nécessaires encore les fuites.

Dans ce contexte, le silence des sénateurs est assourdissant. A tel point que ces fuites de documents révèlent bien plus que les avantages inconsidérés des sénateurs. Elles révèlent ce qu'un pouvoir est prêt à mettre en œuvre pour les cacher à ceux qu'il est censé représenter.

François Bonnet, Mathilde Mathieu et Michaël Hajdenberg

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