A Paris, deux cortèges pour une même colère

La manifestation du 22 mars 2018 a largement mobilisé les fonctionnaires dans toute la France, et dans une moindre mesure les cheminots à Paris. Un mauvais signal pour le gouvernement, attaqué pour sa conception du service public et ses réformes menées au pas de charge. 

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Une unique manifestation parisienne d’un côté, plus de 180 rassemblements dans toute la France de l’autre. Des revendications diverses et autonomes les unes des autres. Mais un seul but : faire pièce aux réformes visant les services publics et ceux qui les font vivre. La mobilisation de ce jeudi 22 mars a vu défiler des fonctionnaires, nationaux, territoriaux ou hospitaliers partout en France. Les cheminots sont quant à eux venus de toutes les régions pour se réunir et se compter à Paris. Réforme du rail ou de la CSG, mesures ne défendant pas le pouvoir d'achat des fonctionnaires, réforme judiciaire, crise hospitalière, sélection à l’université… Pour tous, le but était le même : se faire entendre du gouvernement et protester contre ce qu’ils considèrent comme une attaque en règle.

Les perturbations ont été réelles dans les transports et l’éducation, avec 35,4 % de grévistes à la SNCF et 12,8 % à l'Éducation nationale. Quelques universités ont clos leurs portes pour la journée, parmi lesquelles Paris-I (pour quatre de ses sites), le campus Berges du Rhône de l'université Lyon-II ou l'université Paul-Valéry à Montpellier. Et les manifestants ont répondu présent. Selon la CGT, ils étaient 500 000 dans toute la France, c’est-à-dire 100 000 de plus que pour la journée unitaire contre la réforme de la fonction publique, le 10 octobre dernier. Selon la préfecture de police, l’affluence est supérieure : 320 000 personnes. À Paris, le collectif des médias qui a fait réaliser par le cabinet Occurrence un comptage indépendant, auquel Mediapart participe (lire notre article à ce sujet), annonce 47 800 manifestants. La police en a compté 49 000, et les syndicats organisateurs 65 000. Dans le détail, Occurrence a dénombré environ 2 000 manifestants de plus que la police dans le cortège des fonctionnaires, et 3 000 de moins dans celui des cheminots.

Autour de 50 000 personnes pour battre le pavé parisien, donc. Un chiffre non négligeable, qui n’avait pas été atteint depuis plusieurs années. À titre de comparaison, la police estimait entre 27 000 et 29 000 le nombre de manifestants à Paris le 9 mars 2016, lors de la première journée de mobilisation contre la loi El Khomri, et avait compté 26 000 manifestants pour la journée du 10 octobre. Pour mémoire, selon l’AFP, au plus fort de l’opposition à la réforme des retraites de François Fillon en 2010, la police avait décompté 90 000 manifestants dans la capitale.

« Quelle que soit la collectivité, il y a de la souffrance qui s'exprime, accentuée par le fait qu’à l’extérieur, on nous renvoie toujours au fait que nous sommes des fonctionnaires et que nous n'avons donc pas le droit de nous plaindre… C’est assez violent, s’émeut Isabelle, documentaliste pour la ville de Gentilly (Val-de-Marne) dans le cortège parisien des fonctionnaires, qui s’est étendu de Bercy à Bastille. C’est vrai qu’on ne risque pas d’être licencié, mais jusqu’à quand ? Je suis aussi surprise par la violence de la méthode et le calendrier, par les mots employés par Emmanuel Macron. C’est une forme de mépris, et il est dangereux d’opposer ainsi les uns aux autres, le privé contre le public, les cheminots contre les usagers. »

Les cheminots CGT, le 22 mars. © D.I. Les cheminots CGT, le 22 mars. © D.I.

À quelques kilomètres de là, sur le parvis de la gare de l’Est, Gilles, cheminot travaillant dans la maintenance dans les Hauts-de-Seine, piétine sur place en attendant de rejoindre la même destination, Bastille. « On n’est pas là pour nous, mais pour les générations suivantes, pour pérenniser un symbole du service public, afin qu’il soit encore au service des Français pendant de longues années, explique-t-il. Aujourd’hui, les gens ne se rendent pas compte de la chance qu’ils ont d’avoir la SNCF. Quand on passera au privé, les prix augmenteront, et la sécurité sera menacée. »

À Paris, les agents de la fonction publique étaient les plus nombreux. Les fonctionnaires ont de quoi être inquiets (lire notre article qui leur est spécifiquement consacré), tant le gouvernement a fait d’eux son souffre-douleur, n’entendant pas améliorer leur pouvoir d’achat, comptant bien supprimer 120 000 postes d’ici 2022 et leur appliquer les recettes du privé, entretiens annuels et rémunération au mérite compris. « Évidemment, la présence des cheminots crée un peu de larsen sur les revendications de la fonction publique, concède François Hommeril, le dirigeant de la CFE-CGC, le syndicat des cadres. Mais ce qui nous réunit est la dégradation des conditions de travail, un peu partout. Nous sommes, en tant que syndicalistes, les premiers observateurs des signaux faibles, les morts aux urgences ou les suicides dans la police. Il faut tenir compte de ça. »

Quant aux agents de la SNCF, la manifestation était pour eux un tour de chauffe avant la mise en branle de la grève ingénieuse que les syndicats, unis, lanceront le 3 avril : deux jours de grève, trois jours de reprise de travail, puis deux jours de grève, et ainsi de suite pendant trois mois. Idéal pour s’assurer que des perturbations viendront handicaper la SNCF bien au-delà des jours de grève proprement dits, et pour un prix à payer minimal de la part des cheminots.

Les torches étaient partout dans le cortège. © D.I. Les torches étaient partout dans le cortège. © D.I.

Les cheminots savent assurer le spectacle. Partout, les sifflets rivalisent avec les cornes de brume. Les torches lumineuses, et leur flamme rouge crépitante, sont omniprésentes, noyant le défilé de leur épaisse fumée grise. Les manifestants ont aussi apporté avec eux les pétards d’avertissement, qu’on place généralement sur les rails en bout de voie, pour avertir le conducteur du train qu’il doit stopper de toute urgence. Placé dans un fût en métal, et activé avec une masse, le petit pétard explose dans un bruit de tonnerre, qu’on entend retentir d’un bout à l’autre de la manifestation, avec constance. Chacun s’essaie à l’exercice à tour de rôle, casque de chantier sur la tête. Jean-Luc Mélenchon a eu l’honneur d’y être invité par des militants.

Jérôme, 42 ans, est cheminot dans la filière équipement. « Ce qu’ils annoncent, c’est la mort du service public tout simplement. Cela fait déjà des années qu’on subit la casse sociale, mais s’attaquer au statut des fonctionnaires, ça devient grave ! », s’insurge-t-il, en espérant que « les gens vont se réveiller ». Lui qui gagne 1 800 euros par mois « après 22 ans de boîte » martèle que si la SNCF est endettée, « c’est à cause du “tout TGV” » : « La direction n’a jamais écouté les cheminots sur le sujet et maintenant on s’en prend à nous comme si nous étions responsables de la dette ! » 
L'association Attac, mobilisée dans le cortège fonction publique, met en scène l'unité des revendications entre fonctionnaires. © MG L'association Attac, mobilisée dans le cortège fonction publique, met en scène l'unité des revendications entre fonctionnaires. © MG

Dans tout le cortège, le message est le même : non, ils ne sont pas privilégiés. « On a des salaires de misère en maintenance. Moi je gagne mille euros pile par mois alors qu’on porte des charges lourdes, qu’on travaille parfois la nuit… », rappelle Antoine, 19 ans, venu avec Dokiz, César et Corentin, ses collègues de la maintenance des rails à Juvisy-sur-Orge (Essonne). Syndiqués à la CGT, ils craignent que leur message passe mal dans l’opinion : « La plupart des gens ne comprennent pas que si la SNCF est privatisée, les prix vont exploser là où c’est rentable et que le reste va fermer. Le TGV, ce sera pour les PDG ! », assure Dokiz. Depuis l’échec du mouvement contre la loi travail, le jeune homme, fils de cheminot, trouve que « tout le monde est mou, les gens critiquent mais ils restent chez eux ». Le recours aux ordonnances le met en furie. « Elle est où la démocratie ? Macron, à mon avis, il ne comprend que la violence », ajoute-t-il, se réjouissant de la forte mobilisation et persuadé que le mouvement va durer.

Dokiz, César, Antoine et Corentin, chargés de maintenance à la SNCF. © L.D. Dokiz, César, Antoine et Corentin, chargés de maintenance à la SNCF. © L.D.

Un signe que l’unité des agents de la SNCF n’est pas un simple slogan, les arguments de Dokiz sont très proches de ceux de Georges et Gilles, syndiqués à l’Unsa. Le second syndicat de l’entreprise est bien plus modéré que la CGT, le numéro un. Ses dirigeants ont accepté de se joindre à la manifestation et à la grève, comme ceux de SUD et de la CFDT, pourtant eux aussi diamétralement opposés sur leur conception du combat syndical. « L’unité syndicale est très importante, il faut la préserver sur un combat comme celui-là », estiment les deux hommes, 33 ans et 18 ans de maison. « C’est vrai que le système ferroviaire ne marche plus très bien, comme le dit le gouvernement, mais c’est parce que l’entreprise est très endettée. » Eux non plus ne digèrent pas la méthode employée par le gouvernement : « Avec les ordonnances, on s’assoit sur la démocratie, sur le débat parlementaire… On nous prend pour des cons ! », s’emporte Gilles.

Il est plus mitigé pour les grèves annoncées, même s’il suivra le mouvement. « Perturber le service, c’est un peu le but du jeu, mais il faut que les usagers comprennent que l’idée n’est pas de les gêner pour le plaisir. C’est vrai que cela aurait été sympa d’organiser des journées trains gratuits. Là, les usagers nous auraient très largement soutenus. » Son ami acquiesce : « Le gouvernement est malin, il sait que les cheminots sont plutôt mal vus par les Français, et il s’en sert. »

Géraldine et Sonia, agentes commerciales à Lille, défilent de leur côté sous les couleurs de la CFDT, qui n’appelle pas régulièrement à la grève. Pour elles aussi, « c’est l’unité syndicale qui est la plus importante » : « Une telle unité, ça n’arrive pas si souvent, les syndicats ont décidé de travailler ensemble, et on espère que cela va tenir. »

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