Entre craintes et espoirs, «le monde d’après» vu par les travailleurs

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Postière, médecin, caissière, infirmier, assistante maternelle, danseuse, professeure, contractuel dans la fonction publique s’interrogent elles et eux aussi sur « le monde d’après ».

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Depuis le début de la crise sanitaire, Juan a des envies de syndicalisme. Il lui faudrait une organisation qui défende à la fois ses intérêts et ceux de sa femme. Lui est médecin généraliste libéral à Toulouse et, comme de nombreux soignants, il a manqué de tout pour se protéger, protéger ses patients et pratiquer sereinement. Sa femme, médecin elle aussi, doit en plus affronter la précarité, puisqu’elle n’a pas eu son diplôme du bon côté des frontières. Elle est malaysienne et Padhue, c’est-à-dire « praticienne à diplôme hors Union européenne ».

« Comme tous mes confrères qui ont des diplômes hors de l’UE, elle se retrouve dans un labyrinthe bureaucratique. C’est une situation complètement absurde, encore plus en pleine pandémie. Ils ont des contrats et des conditions de travail qui sont pires que le dernier des internes. Ce sont des professionnels low cost et jetables. »

Arrivé d’Espagne il y a bientôt quatorze ans, Juan s’agace du fonctionnement des institutions françaises de la santé. Sa femme, qui n’a pas souhaité s’exprimer, est en CDD dans un hôpital en Ariège et, comme elle, Juan est de ceux que le gouvernement et son langage guerrier a propulsés en « première ligne ».

Dans « le monde d’après », Juan espère que les institutions qui bloquent les Padhue dans la précarité, les mêmes qui ont été si lentes à s’organiser face au manque de moyens pour protéger ses soignants, sauront se remettre en question. D’ailleurs, il estime que si cette crise a bien montré une chose, c’est que les institutions ont été si inefficaces que les soignants ont dû se débrouiller seuls.

« On se sent seuls et ce n’est pas nouveau. Nous ne recevions déjà pas de réponse claire, avant la crise du Covid, sur la multiplication des déserts médicaux », raconte-t-il, la voix fatiguée. S’est ajoutée à cette situation une crise sans précédent et, là encore, la réponse institutionnelle n’était pas à la hauteur. Il raconte le système D, l’urgence, les masques toujours manquants, ceux donnés par les particuliers, le groupe WhatsApp pour s’organiser entre médecins mais surtout les moments, trop nombreux, où il se sentait seul face à l’épidémie.

Au-delà du manque de rapidité et d’efficacité, Juan ajoute que les institutions, dans cette crise, ont aussi péché par manque de connaissance « de ce qui se passe dans la vraie vie, sur le terrain ».

Une critique que Sofia* pourrait facilement reprendre à son compte. Elle est professeure d’histoire-géographie dans un lycée public de la région parisienne et, pour elle, les consignes du ministère de l’éducation nationale sont déconnectées de la réalité. Sofia a cessé de donner des cours. Elle donne des devoirs puis les corrige pendant ses classes virtuelles. Pour l’instant, le programme a été mis sur pause, pour ne pas trop pénaliser ceux qui, pour de diverses raisons, ont décroché. Ces séances qu’elle peine à appeler « des cours », tant le lien essentiel à l’apprentissage manque, ne mobilisent qu’une timide moitié de ses élèves. « Et ce sont les élèves les plus scolaires qui sont présents, ceux qui ont le plus de difficulté, on les a perdus », rajoute-t-elle.