En Irak, être féministe au péril de sa vie

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Malgré les décennies de guerres et d’atrocités qui ont bouleversé la condition et le quotidien des femmes, l’Irak se distingue par une vitalité féministe que documente depuis des années la sociologue et activiste féministe franco-irakienne Zahra Ali, invitée de Mediapart. 

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Depuis plusieurs mois, Mediapart consacre une série d’enquêtes et de reportages (ici et ) à l’Irak, ravagé par 40 ans de guerres, d’ingérences, de terrorisme dans le prolongement d’un travail exceptionnel : la série documentaire « Irak, destruction d’une nation »

Le cycle quasi ininterrompu de violences depuis quatre décennies n’est pas sans conséquences sur la vie, le quotidien, la condition des femmes irakiennes qui, malgré les atrocités et les dangers de mort qu’elles encourent en se mobilisant pour leurs droits, n’ont jamais cessé de se battre (lire ici notre enquête « En Irak, le corps des femmes est un champ de bataille »).

Mediapart reçoit Zahra Ali

En 1959, l’Irak adoptait le code du statut personnel (CSP), l’un des codes les plus progressistes du monde arabe en matière de droits des femmes. Il réunit les jurisprudences sunnites et chiites, permet les unions interconfessionnelles, protège des interférences religieuses et tribales, fixe à 18 ans l’âge minimal pour se marier, limite le droit à la polygamie, à rebours de la charia, la loi islamique, qui l’autorise… Soixante ans plus tard, les reculs sont immenses.

Mediapart reçoit dans l’émission « La Révolution féministe » la sociologue et activiste féministe franco-irakienne Zahra Ali, qui vit aujourd’hui loin de la France, aux États-Unis, où elle enseigne à la Rutgers University. Fille d’exilés politiques qui ont fui la dictature de Saddam Hussein dans les années 1980, Zahra Ali travaille depuis de longues années sur les questions de féminisme et de genre, les mouvements sociaux et politiques en relation avec l’islam(s) et le Moyen-Orient, les contextes de guerre, notamment dans l’Irak contemporain.

Zahra Ali a publié plusieurs livres, notamment le très remarqué Féminismes islamiques (La Fabrique, 2012), appelant à décoloniser le féminisme hégémonique, ou encore Women and Gender in Iraq : between Nation-Building and Fragmentation aux presses universitaires de Cambridge (Femmes et genre en Irak : entre construction nationale et fragmentation), un ouvrage en cours de traduction en français aux éditions Syllepse. 

Extraits :

« En 2003, les Américains installent au pouvoir une élite confessionnelle chiite extrêmement conservatrice, des islamistes qui se jouent des identités communautaires avec une soif de vengeance. Jamais dans toute son histoire moderne, la République irakienne n’avait été basée sur l’appartenance confessionnelle. Pour la première fois, un système est mis en place où on ne peut exister qu’à travers son appartenance ethnique, politique, religieuse. C’est la fragmentation du territoire et la bascule dans la guerre confessionnelle, civile. 

Dans ce vide qui arrive, la première mesure prise par ces partis confessionnels et conservateurs amenés par les Américains, c’est de demander l’abolition du code du statut personnel. Il est important de savoir qu’une des premières manifestations de la société civile organisée après l’invasion américaine est une manifestation de femmes, de féministes qui dénoncent cette atteinte à leurs droits juridiques sur fond de confessionnalisation. Depuis, cela n’arrête pas. Tous les ans, depuis 2003, un parti confessionnel conservateur demande la révision de ce code du statut personnel. »

[…]

« Quand on parle d’islam, on parle d’une réalité sociale. L’islam n’existe pas dans un vide. En se réappropriant la lecture de textes, les femmes vont se réapproprier le religieux et contribuer à dépatriarcaliser l’islam. L’islam n’est pas un endroit, un pays, un corpus existant, c’est une réalité sociale, une construction. L’exemple de l’Irak est intéressant. Parce qu’on est dans un climat politique de gauche et féministe dans les années 1950, on a une lecture du religieux beaucoup plus progressiste, et quand on est dans un climat de militarisation, de conservatismes sociaux, la lecture du religieux devient conservatrice. 

Il faut avoir une lecture intersectionnelle du religieux lui-même. Parle-t-on d’islam de la classe moyenne, populaire, de l’élite, d’une zone urbaine, rurale ? À chaque fois qu’on utilise le mot “culture” ou “islamique”, de quoi parle-t-on ? Du niveau intellectuel, des croyances des gens, d’une pratique sociale ? Il faut situer ce dont on parle. On doit imbriquer l’islam avec les réalités sociales. Quand on est dans des régimes autoritaires, il n’est pas anodin que la pensée religieuse soit à l’image de cet autoritarisme. »

[…]

« Depuis mon ouvrage sur les féminismes islamiques, il y a eu en France de l’évolution au niveau des militantes féministes musulmanes qui ont continué à s’organiser, même s’il y a aussi de la fatigue. C’est fatiguant d’être militant en France. Je n’avais pas prévu de vivre aux États-Unis, je préférais rester en Europe car j’ai ma famille en France et en Irak, et j’ai aussi mon histoire militante ici, cela avait du sens d’être engagée, ici, mais si je restais ici, j’allais être enfermée dans le rôle de la réponse, on doit justifier juste de notre existence. 

On ne peut pas penser dans un contexte où on est attaquée en permanence. C’est épuisant. Les États-Unis, c’est une autre expérience, j’enseigne dans une université publique, l’une des plus diverses à tous les niveaux. J’aime beaucoup enseigner là-bas car j’ai une grande liberté. Il y a d’autres problématiques, d’autres tabous, comme l’armée, quand je présente mes travaux sur l’Irak, sur l’invasion américaine. 

La question raciale en France est toujours taboue, même à l’extrême gauche. Il y a encore du chemin à faire. Je suis très attristée et très inquiète. Je vois la haine raciste, je l’ai vécue, je la vis encore avec ou sans foulard, elle est exacerbée quand on porte un foulard, quand on est un garçon arabe. Il va falloir un renouveau de la pensée, une remise en question réelle car, sinon, on va arrêter de penser. Il y a une sclérose dans le monde intellectuel français. »

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