Entre ex-RDA et Pologne, une frontière difficile à effacer

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Avec l'élargissement, l'Allemagne est désormais au centre de l'Europe des Vingt-Sept. Pour ce dernier volet de notre série sur l'Allemagne, reportage dans l'extrême-est allemand, à la frontière avec la Pologne. Si la frontière n'existe plus vraiment, elle reste encore dans toutes les têtes à Pasewalk, une petite ville de 11.000 habitants située juste derrière la ligne Oder-Neisse. Dans cette région, chacun sait que le salut réside à l'Est. Mais se tourner vers le voisin polonais reste un crève-cœur...

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Le rendez-vous avait été fixé côté allemand, à la piscine municipale de Pasewalk. Sur place, il y a un barbecue, des steacks savoureux, des bières et du vin. Le maire de Pasewalk et son homologue polonais de Police (prononcer «Politsé») se saluent, échangent des cadeaux et des plaisanteries, traduites par l'interprète. Puis, chacun va s'asseoir de son côté sous la tonnelle en plastique dressée pour l'occasion. Les Allemands, à gauche, les Polonais à droite (photo ci-dessous). Les deux camps s'ignorent. Le maire polonais fait des grimaces pour tenter de réchauffer l'atmosphère. Rires embarrassés.

 

 

«On ne se connaît pas du tout, nous ne parlons pas polonais, ils ne parlent pas allemand», dit une employée municipale de Pasewalk. C'est la deuxième fois que les agents municipaux des deux villes jumelées, Pasewalk (côté allemand) et Police (côté polonais), se rencontrent. Il était temps: le jumelage entre les deux villes est vieux de dix ans ! Derrière le barbecue, deux serveuses allemandes se moquent à voix haute. «Prenez ce qui reste de salade de pomme de terre, me dit l'une d'elles en désignant le clan polonais du menton. Ça évitera à ces grosses dames là-bas de grossir!»

 

«Avec les Polonais, le dialogue s'établit très progressivement, admet le maire de Pasewalk, Rainer Dambach. Dans le domaine économique, nous essayons d'intensifier nos relations, nous commençons à avoir quelques projets culturels Rien de bien tangible, en réalité. Pendant ce temps, Pasewalk, 11.000 habitants, tout au bout, là-haut, dans le nord de l'Allemagne (Mecklembourg-Poméranie) végète. La frontière polonaise n'est qu'à une vingtaine de kilomètres (photo). Les Länder riches du sud et de l'ouest sont bien loin. Même Berlin est à plus de deux heures de train. Pasewalk rétrécit, comme une foule de cités de l'ancienne RDA socialiste. A la réunification, il y avait encore 15.000 habitants. Immédiatement, les femmes, les jeunes, les techniciens qualifiés sont partis.

 

L'arrondissement de Pasewalk est le plus pauvre d'Allemagne. La région a toujours été une terre de paysans. Sous la république socialiste, il y avait ici un abattoir, une usine de transformation de la viande, un énorme silo, une laiterie, une boulangerie et un grand dépôt logistique des chemins de fer. Il reste une pâtisserie et une charcuterie industrielles, et la gigantesque carcasse du silo désaffecté, juste derrière la gare.

 

Le chômage est officiellement de 19%, 3 à 4% de plus en réalité selon le maire. Il n'y a pas de travail. Et quand quelques postes se présentent, la main-d'œuvre bien formée manque. Soir de la fin mai, au centre-ville, près de la place du marché. L'air est doux, il est 21 heures, mais la patronne de la tratorria Ratzi range déjà sa terrasse. Elle marmonne: «Die Luft ist raus Traduction : les gens sont fauchés. Personne dans les rues. Pasewalk a tout d'une cité fantôme.

 

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Je suis resté dans la région de Pasewalk pendant trois jours, du 25 au 27 mai. Je me suis également rendu à Szczecin (ex-Stettin), en Pologne, pour rendre visite à Marcin Gaborski, PDG de la clinique Hahs. J'ai choisi Pasewalk car j'avais entendu parler de ces Polonais qui s'installaient, attirés par le prix de l'immobilier en ex-RDA. Sur place, il n'a pas fallu beaucoup de temps pour découvrir que, derrière ce miracle célébré régulièrement dans les médias allemands, se cachent (assez mal) une foule de rancœurs, de préjugés et de blessures de l'histoire. Mais aussi la conscience que c'est derrière la frontière que réside le salut éventuel de l'ancienne république communiste de RDA. Thomas Serrier, historien à Francfort-sur-l'Oder, et Basil Kerski, lobbyiste des relations germano-polonaises, journaliste et essayiste, ont été interrogés par téléphone depuis Paris.