Harald Welzer, sociologue: «Les intellectuels français m'influencent peu»

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Harald Welzer est un jeune intellectuel allemand de 41 ans. Ses spécialités: le souvenir, la mémoire, l'identité et la violence. Psychosociologue à l'université d'Essen, c'est un penseur qui déteste le consensus. Il dit aimer les intellectuels marginaux, ceux qui n'appartiennent pas à une chapelle. En Allemagne, il s'est fait connaître en 2002 pour un livre sur le souvenir du nazisme dans les familles allemandes. En France, Harald Welzer est méconnu. Pour le troisième volet de notre série sur l'Allemagne d'aujourd'hui, entretien avec un chercheur atypique, chez lui, à Essen, dans la Ruhr (nord-ouest).

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Harald Welzer, 41 ans, est psychosociologue. Il dirige à Essen le Center for Interdisciplinary Memory Research, qui dépend de l'université. Ses travaux portent sur la mémoire et la violence. Quasiment anonyme en France, à part une tribune dans Le Monde publiée il y a quelques mois, Welzer est un intellectuel reconnu en Allemagne. Il intervient régulièrement dans les pages Culture de la Frankfurter Allgemeine Zeitung, grand journal conservateur. Certains de ses ouvrages ont connu de beaux succès d'édition. Entretien dans son bureau à Essen, dans la Ruhr, sur le sentiment européen, ses liens avec les intellectuels français, et l'urgente nécessité de repenser notre modèle de développement.

 

Les Européens vont élire leurs députés. Vous êtes psychosociologue: les peuples européens se connaissent-ils? Leurs imaginaires communiquent-ils?
Allemands, Français, Italiens... Nous vivons dans des mondes séparés. L'unité politique de l'Europe ne signifie pas que les peuples européens se connaissent mieux. Il y a des affinités entre voisins, par exemple les Allemands avec les Autrichiens et les Suisses à cause de la langue... mais les identités nationales restent prédominantes. Je suis par exemple assez frappé dont nos médias ont rendu compte, ces dernières semaines, de l'éventuelle entrée de Fiat au capital d'Opel. [Fiat s'est finalement retiré, ndlr]. Un détail a retenu l'attention: le fait que le patron de Fiat, Sergio Macchione, porte en toutes circonstances une chemise et un pull-over et pas un costume. Comme si on sous-entendait que ce n'était peut-être pas raisonnable de lui confier un fleuron de l'industrie allemande comme Opel... Je ne dis pas que c'est bien ou mal. C'est aussi avec ce genre de clichés sur les Italiens que les Allemands forgent leur identité. Après, pour Opel, c'est peut-être une mauvaise décision: juste parce qu'on ne voulait pas confier Opel à un Italien qui porte des pull-overs, on l'a confié à un Autrichien exilé au Canada soutenu par des oligarques russes [Le groupe Magna, ndlr]!

 

Le sentiment européen existe-t-il?
Dans le cadre d'une étude, le centre de recherche que je dirige a invité des professeurs d'histoire de différents pays européens à parler les uns des autres. Ils disaient tous au départ: «L'Europe c'est important, nous devons apprendre à nous connaître», ce genre de choses que l'on dit tout le temps. Mais en creusant, on s'est aperçus que les imaginaires ne communiquaient pas entre eux. L'idée européenne n'est qu'une abstraction. C'est une énorme bureaucratie à laquelle il est difficile de s'identifier. Nos différences culturelles restent intactes.

 

Vous êtes psychologue, sociologue, vous vous intéressez à la politique, à l'histoire... Comment vous définiriez-vous?
Je suis un «dilettante universel». Les barrières entre les disciplines m'ont toujours dérangé. J'ai deux thèmes de recherche: le souvenir et la violence, deux phénomènes que l'on ne peut appréhender qu'en croisant les regards, en mélangeant la psychologie, la sociologie, l'histoire. Comment peut-on écrire sur le souvenir sans connaître le fonctionnement des neurones? Pareil avec la violence. C'est une option toujours possible. Elle est le produit d'une culture, d'une histoire et aussi de processus biochimiques internes au cerveau.

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J'ai rencontré Harald Welzer à Essen, une ville industrielle de la Ruhr, le 19 mai. Nous avons passé plus d'une heure ensemble. L'entretien a été enregistré. Harald Welzer n'a pas demandé à relire l'article.

 

A la date de notre entretien, la reprise d'Opel par Magna n'était pas encore bouclée, mais déjà la candidature de Fiat semblait compromise. J'ai donc actualisé la réponse d'Harald Welzer à la première question (p.1) : il ne dit plus «on va peut-être confier» Opel à Magna comme il le disait dans l'entretien, mais «on a confié».

 

Finalement, Harald Welzer a eu raison : Fiat a fait peur au gouvernement allemand qui a finalement choisi Magna. Au détriment de l'Europe, comme le montre Martine Orange – et Oliv92 sur son blog.

 

Tout ça à cause d'un pull-over?