Birmanie 2/5. L’extrême-bouddhisme menace les musulmans

Par

François Hollande reçoit aujourd’hui le président birman Thein Sein, qui vient d’apporter son soutien au principal représentant d’un bouddhisme radical, alimentant les atrocités contre les musulmans birmans en général, et les Rohingyas en particulier. De notre envoyé spécial en Birmanie.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

 De notre envoyé spécial en Birmanie.

La grande affaire en Birmanie, en ce début juillet 2013, c'est le dernier numéro de Time Magazine. Bien qu’il ait été interdit dans un pays où les réflexes de censure perdurent… Mais la libéralisation de l’accès à internet, engagée depuis deux ans, a donné au journal américain une résonance nationale, doublée d'une réprobation générale. Sous le titre, « le visage de la terreur bouddhiste », le numéro du mois de juillet représentait en effet, sur sa couverture, un célèbre moine birman : Wirathu.

Le 1er juillet, jour de la parution, une manifestation a réuni des milliers de moines dans les rues de Rangoon pour protester contre le magazine. Et le président de la République, Thein Sein, en visite officielle aujourd’hui à Paris, a affirmé publiquement son soutien à ce « moine vénérable » et cette « noble personne », qui incarne pourtant la voix d’un extrême-bouddhisme.

L'homme est en effet accusé d’avoir, par ses discours au vitriol, largement relayés sur les réseaux sociaux ou en DVD, encouragé les meurtres de musulmans qui se sont produits, toute l'année dernière, parfois sous forme de véritables pogroms, en plusieurs endroits de la Birmanie.

Un bouddhisme extrémiste, voire « terroriste », qui s’en prendrait aux musulmans ? L’image cadre mal avec un imaginaire occidental qui associe le bouddhisme à la méditation et au sourire paisible du bouddha et qui a, par ailleurs, souvent tendance à considérer le moindre barbu fréquentant une mosquée comme un Ben Laden en puissance…

Pourtant, sans participer directement eux-mêmes aux exactions commises envers les musulmans birmans, un puissant groupe de moines nationalistes et racistes attise les tensions interreligieuses et interraciales. Au-delà du constat que toute religion peut engendrer ses propres monstres, les violences commises contre les musulmans birmans au nom de la protection du bouddhisme constituent aujourd’hui la plus grande menace sur le futur d’un pays qui prétend marcher vers la démocratie. D’autant qu’elles se sont produites avec la complicité des autorités et le silence de l’opposition.

Le moine U Ashin Wirathu Le moine U Ashin Wirathu

« Je suis quelqu’un de pacifiste », se défend immédiatement Wirathu, le chef de file, avec le moine Wimala, de cet extrême-bouddhisme. L’homme d’une quarantaine d’années dirige le monastère de Ma Soe Yein, le plus grand de Mandalay, la principale ville du nord du pays, avec près de 3 000 moines. Il arrive avec trois heures de retard, explique l’un de ses nombreux assistants, parce qu’il a été recueillir, dans les villages alentour, des signatures pour la campagne qu’il vient de lancer afin de faire voter une loi prohibant les mariages entre femmes bouddhistes et musulmans…

Pendant qu’un assistant distribue aux visiteurs une brochure en anglais relatant deux témoignages de viols et violences commis par des musulmans à l’encontre de femmes bouddhistes, un autre filme l’entretien accordé par Wirathu. « Pour éviter que mes propos ne soient déformés », explique le moine, comme il estime qu’ils l’ont été par la journaliste de Time, « parce que derrière ce magazine, il y a les intérêts des musulmans irakiens ».

Ce qu’il raconte ce jour-là n’est pourtant guère éloigné des propos cités par le magazine américain. « Je pense que les musulmans sont le principal danger pour la Birmanie et pour le bouddhisme », explique-t-il, bien que cette minorité ne représente qu’entre 3 et 4 % de la population birmane. « Le bouddhisme est menacé, parce qu’il suffit d’un musulman dans un village pour faire du mal aux cent bouddhistes qui y vivent alors que cent bouddhistes réunis ne lèveraient pas la main sur un seul musulman », renchérit-il, en jetant aux oubliettes les récents meurtres collectifs de musulmans par des bouddhistes en plusieurs endroits de la Birmanie.

Le bureau de Wirathu au monastère Ma Soe Yein © JC Le bureau de Wirathu au monastère Ma Soe Yein © JC
Son bureau est placardé de dizaines de portraits de lui debout, assis ou en position du lotus, mais il y a aussi quelques grands posters d’Aung San Suu Kyi, dont un en compagnie d'Hillary Clinton. Ce qui ne l'empêche pas d’accuser le parti de la prix Nobel, la Ligue nationale pour la démocratie (LND), d’être « noyauté par les musulmans », parce qu’elle ne l’a pas défendu lors de la parution du magazine américain.

Les organisations de défense des droits de l’homme reprochent, à l’inverse, à Aung San Suu Kyi d’être demeurée silencieuse en juin et novembre 2012, lorsque des centaines de Rohingyas musulmans de l’État d’Arakan, à l’ouest de la Birmanie, ont été massacrés, ou en mars 2013, quand les quartiers musulmans de la ville de Meiktila, au centre du pays, ont été rasés par des bouddhistes armés.

Un corps dans une rue de Meiktila (21 mars 2013) © Reuters Un corps dans une rue de Meiktila (21 mars 2013) © Reuters

Le discours de Wirathu s’inscrit en défense d’une identité bouddhiste qui confond critères religieux et raciaux, parce que les Bamars, la principale ethnie de Birmanie, sont dans leur quasi-totalité bouddhistes, tandis que les minorités ethniques peuvent être, aussi, chrétiennes ou animistes. « Je critique les musulmans, parce qu’ils commettent des crimes, notamment des viols de femmes bouddhistes », affirme-t-il. Mais le propos glisse rapidement vers une dénonciation raciste des musulmans, « à l’âme fruste et au corps sale ».

Sticker 969 Sticker 969
Une des racines de son hostilité est économique. Les musulmans, dont beaucoup sont commerçants, sont suspects de s’enrichir et, avec cet argent, de pouvoir s’acheter des femmes birmanes, qu’ils obligeraient ensuite à se convertir. Il est donc à l’origine de la « campagne 969 », un chiffre emblématique du bouddhisme, qui enjoint les commerçants de signaler, à l’aide d’autocollants, que leur boutique ou leur taxi est bouddhiste pour éviter que les Birmans ne commercent avec les musulmans.

Mais, là encore, il estime qu’il s’agit d’un geste d’apaisement « puisqu’on constate que les musulmans s’enrichissent et que les bouddhistes s’appauvrissent depuis 60 ans. Lancer cette campagne revient donc à œuvrer pour la paix en permettant de rééquilibrer les choses ». Pourtant, juge Ashin Gambira, le leader de la révolte des moines de 2007, « cette campagne 969 va à l’encontre de l’enseignement du Bouddha qui prône la tolérance, l’égalité entre les êtres humains et l’amour ».

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale

Cette série de reportages en Birmanie a été effectuée la première semaine de juillet, en association avec l'émission de France Culture, Les Pieds sur Terre, diffusée tous les jours à 13 h 30, qui consacre toute sa semaine du 15 au 19 juillet à la « démocratie disciplinée » birmane.