Birmanie 1/5. Voyage dans la « démocratie disciplinée »

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Le président birman Thein Sein, en visite en France mercredi, est censé incarner l’ouverture d’un des régimes les plus ubuesques et sanglants de l’histoire récente. Les anciens généraux sont désormais en habits civils. Mais la libéralisation reste sous contrôle. De notre envoyé spécial en Birmanie.

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 De notre envoyé spécial en Birmanie.

Au Myanmar, le nouveau nom de la Birmanie depuis 1989, les officiers ont quitté leurs vestes galonnées, souillées par le sang des étudiants en 1988 et celui des moines en 2007, pour des nouveaux habits civils, « tout en gardant leurs rangers », juge Zaw Zaw Thun. Lucide sur les limites des transformations affichées par les anciens généraux birmans reconvertis depuis 2011 dans un gouvernement « civil », cet activiste vient de rentrer de Thaïlande, après vingt-deux ans d’exil forcé, pour faire enregistrer officiellement son parti politique, en espérant profiter de l’assouplissement récent du régime. 

Pourtant, la « feuille de route vers une démocratie florissante et disciplinée », ainsi que le régime a voulu nommer le processus dans lequel il s'est engagé, constitue davantage une mutation stratégique qu’une transition démocratique.

Les généraux assistent à la parade du jour des Forces Armées (Mars 2010) © Irrawady.org Les généraux assistent à la parade du jour des Forces Armées (Mars 2010) © Irrawady.org

 

À l’heure où l’Égypte s’enfonce dans la crise, la transition birmane, en forme de libéralisation octroyée, séduit les chancelleries occidentales. Désarmées face au chaos des situations post-révolutionnaires du monde arabe, celles-ci semblent prendre goût aux réformes décidées par la junte birmane auto-dissoute. La levée des sanctions internationales à l’encontre du régime birman permet notamment de venir concurrencer la Chine, en prenant pied dans un pays où les richesses naturelles sont inversement proportionnelles à celles des habitants. Barack Obama s’est ainsi rendu en Birmanie en novembre dernier et a reçu le président Thein Sein à la Maison Blanche il y a deux mois.

Est-on, pour autant, en train d’assister à une forme rare de démocratisation par le haut, sans révolte ni révolution ? Ou bien les avancées, récentes et partielles, en matière de droits de l’homme et de citoyenneté politique, constituent-elles une façade destinée à masquer la mue tactique d’un régime aussi habile qu’autoritaire ? Le regard du monde sur la Birmanie a, en tout cas, changé beaucoup plus vite que l'intérieur du pays.

Rencontre Thein Sein / Obama à la Maison Blanche (20 mai 2013) © Reuters Rencontre Thein Sein / Obama à la Maison Blanche (20 mai 2013) © Reuters

En recevant, lundi 15 juillet à Londres, et mercredi 17 juillet à l’Élysée, le président Thein Sein, David Cameron et François Hollande accueillent celui que l’on présente comme le « Gorbatchev birman », mais aussi un héritier direct d’une autocratie ubuesque capable de décider, du jour au lendemain, de déménager sa capitale dans la jungle ou de changer le sens de la conduite automobile.

L’actuel président « civil » est en effet un ex-général de la junte, militaire de carrière pendant 47 ans, et ancien n°5 d’une des pires dictatures de l’histoire : un « pays-prison » aux frontières hermétiques où le moindre soupçon valait condamnation à plusieurs années de bagne ; un territoire où régnait le travail forcé des paysans et la guerre sans fin contre les minorités ethniques ; un royaume de l’espionnage généralisé et de la censure qui « interdisait les réunions de plus de cinq personnes, même pour créer une équipe de foot junior », rappelle Kyaw Min Yu, alias Jimmy, l’un des leaders des révoltes étudiantes de 1988…

C’est d’ailleurs sans doute parce que la dictature birmane part de très loin que les concessions effectuées depuis les derniers mois de l’année 2010, et la fin de l’assignation à résidence de la figure emblématique de la dissidence birmane, Aung San Suu Kyi, paraissent si spectaculaires. Les deux lois d’amnistie des prisonniers politiques, en octobre 2011 et en janvier 2012, ont été les gestes les plus significatifs de l’évolution d’un des régimes les plus répressifs au monde.

Et depuis l’été 2011, et la mise en place d’un gouvernement civil largement constitué de militaires à la retraite, toute une série de mesures ont paru dessiner les contours d’un « printemps birman » : légalisation des syndicats, octroi du droit de grève et de manifestation, fin de la censure préalable pour la presse, accès aux téléphones portables et à internet, droit de voyager à l’étranger, possibilité de créer des partis politiques… En avril 2012, des législatives partielles ont été organisées et ont débouché sur l’élection au Parlement d’Aung San Suu Kyi et de plus de quarante députés de son parti, la Ligue nationale pour la démocratie (LND).

Le QG de la LND à Rangoon © JC Le QG de la LND à Rangoon © JC

Les motifs ayant présidé à ce processus inédit demeurent troubles. La coïncidence chronologique entre l’ouverture birmane et le printemps arabe a pu faire penser que les révoltes de Tunis, du Caire ou de Damas avaient pu effrayer les généraux au pouvoir. Mais, en réalité, le projet d'une « démocratie disciplinée » date de 2003. Et la libéralisation d’une partie de l’économie remonte aux années 1990. La transition birmane ne date pas donc pas d’hier, même si elle a été découverte récemment. 

Trois facteurs principaux ont contribué à pousser ce régime dictatorial à s’engager dans la voie des réformes. D’abord, l’appréhension politique des militaires s’est accentuée après 2007 et la révolte des moines, très écoutés par la population et qui avaient, jusqu’ici, majoritairement soutenu le régime. Pour Kyaw Min Yu, « il devenait impossible de continuer à tenir le pays avec une telle main de fer. Cela fait longtemps qu’ils avaient compris qu’ils ne pourraient pas tout contrôler éternellement. C’est comme s’ils tenaient un tigre attaché à une corde. Un jour ou l’autre, le tigre les aurait dévorés ».

Ensuite, une nouvelle génération de dirigeants, souvent éduquée à l’étranger, notamment à Singapour, était en place dès la fin des années 1990 et poussait à engager des réformes. Le début de la transition date ainsi de la retraite officielle des caciques du coup d’État du 18 septembre 1988, les généraux Than Shwe et Maung Aye.

Enfin, du fait des sanctions internationales, la Birmanie n’avait plus guère de relations commerciales qu’avec la Corée du Nord et la Chine, dont elle était en passe de devenir un satellite, tant l’immigration et les investissements de l’empire du Milieu y devenaient importants. Pour un régime très nationaliste, y compris vis-à-vis de la Chine, rendre sa liberté de mouvement à Aung San Suu Kyi était la condition sine qua non pour rééquilibrer les choses en faisant revenir les Occidentaux, et notamment les Américains, tout en donnant une bouffée d’air économique au pays le plus pauvre d’Asie du Sud-Est. 

Win Thein, député de la LND © JC Win Thein, député de la LND © JC
L’un des compagnons de lutte d’Aung San Suu Kyi, Win Htein, devenu l’an dernier député de la LND, s’interroge encore aujourd’hui sur cet « étrange destin », tout en déroulant son CV : « Vingt ans et deux mois d’enfermement depuis 1988, cinq prisons différentes, et maintenant député. » En arrivant à sa première session parlementaire, il est tombé nez à nez avec deux députés, membres du parti pro-gouvernemental, qui étaient précisément les anciens militaires l’ayant jeté dans les geôles… « Mais j’applique la politique prônée par Aung San Suu Kyi de travailler avec les nouvelles autorités sans aucun sentiment de haine ni de revanche », explique-t-il, en estimant que la volonté réformatrice du gouvernement est sincère. Même si, reconnaît-il, « pour la plupart des gens au pouvoir, faire le chemin vers la démocratie cela revient à presque à faire un tête-à-queue sur une route ».

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Cette série de reportages en Birmanie a été effectuée la première semaine de juillet, en association avec l'émission de France Culture, Les Pieds sur Terre, diffusée tous les jours à 13 h 30, qui consacre toute sa semaine du 15 au 19 juillet à la “démocratie disciplinée” birmane.