Birmanie 1/5. Voyage dans la « démocratie disciplinée »

Le président birman Thein Sein, en visite en France mercredi, est censé incarner l’ouverture d’un des régimes les plus ubuesques et sanglants de l’histoire récente. Les anciens généraux sont désormais en habits civils. Mais la libéralisation reste sous contrôle. De notre envoyé spécial en Birmanie.

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 De notre envoyé spécial en Birmanie.

Au Myanmar, le nouveau nom de la Birmanie depuis 1989, les officiers ont quitté leurs vestes galonnées, souillées par le sang des étudiants en 1988 et celui des moines en 2007, pour des nouveaux habits civils, « tout en gardant leurs rangers », juge Zaw Zaw Thun. Lucide sur les limites des transformations affichées par les anciens généraux birmans reconvertis depuis 2011 dans un gouvernement « civil », cet activiste vient de rentrer de Thaïlande, après vingt-deux ans d’exil forcé, pour faire enregistrer officiellement son parti politique, en espérant profiter de l’assouplissement récent du régime. 

Pourtant, la « feuille de route vers une démocratie florissante et disciplinée », ainsi que le régime a voulu nommer le processus dans lequel il s'est engagé, constitue davantage une mutation stratégique qu’une transition démocratique.

Les généraux assistent à la parade du jour des Forces Armées (Mars 2010) © Irrawady.org

À l’heure où l’Égypte s’enfonce dans la crise, la transition birmane, en forme de libéralisation octroyée, séduit les chancelleries occidentales. Désarmées face au chaos des situations post-révolutionnaires du monde arabe, celles-ci semblent prendre goût aux réformes décidées par la junte birmane auto-dissoute. La levée des sanctions internationales à l’encontre du régime birman permet notamment de venir concurrencer la Chine, en prenant pied dans un pays où les richesses naturelles sont inversement proportionnelles à celles des habitants. Barack Obama s’est ainsi rendu en Birmanie en novembre dernier et a reçu le président Thein Sein à la Maison Blanche il y a deux mois.

Est-on, pour autant, en train d’assister à une forme rare de démocratisation par le haut, sans révolte ni révolution ? Ou bien les avancées, récentes et partielles, en matière de droits de l’homme et de citoyenneté politique, constituent-elles une façade destinée à masquer la mue tactique d’un régime aussi habile qu’autoritaire ? Le regard du monde sur la Birmanie a, en tout cas, changé beaucoup plus vite que l'intérieur du pays.

Rencontre Thein Sein / Obama à la Maison Blanche (20 mai 2013) © Reuters

En recevant, lundi 15 juillet à Londres, et mercredi 17 juillet à l’Élysée, le président Thein Sein, David Cameron et François Hollande accueillent celui que l’on présente comme le « Gorbatchev birman », mais aussi un héritier direct d’une autocratie ubuesque capable de décider, du jour au lendemain, de déménager sa capitale dans la jungle ou de changer le sens de la conduite automobile.

L’actuel président « civil » est en effet un ex-général de la junte, militaire de carrière pendant 47 ans, et ancien n°5 d’une des pires dictatures de l’histoire : un « pays-prison » aux frontières hermétiques où le moindre soupçon valait condamnation à plusieurs années de bagne ; un territoire où régnait le travail forcé des paysans et la guerre sans fin contre les minorités ethniques ; un royaume de l’espionnage généralisé et de la censure qui « interdisait les réunions de plus de cinq personnes, même pour créer une équipe de foot junior », rappelle Kyaw Min Yu, alias Jimmy, l’un des leaders des révoltes étudiantes de 1988…

C’est d’ailleurs sans doute parce que la dictature birmane part de très loin que les concessions effectuées depuis les derniers mois de l’année 2010, et la fin de l’assignation à résidence de la figure emblématique de la dissidence birmane, Aung San Suu Kyi, paraissent si spectaculaires. Les deux lois d’amnistie des prisonniers politiques, en octobre 2011 et en janvier 2012, ont été les gestes les plus significatifs de l’évolution d’un des régimes les plus répressifs au monde.

Et depuis l’été 2011, et la mise en place d’un gouvernement civil largement constitué de militaires à la retraite, toute une série de mesures ont paru dessiner les contours d’un « printemps birman » : légalisation des syndicats, octroi du droit de grève et de manifestation, fin de la censure préalable pour la presse, accès aux téléphones portables et à internet, droit de voyager à l’étranger, possibilité de créer des partis politiques… En avril 2012, des législatives partielles ont été organisées et ont débouché sur l’élection au Parlement d’Aung San Suu Kyi et de plus de quarante députés de son parti, la Ligue nationale pour la démocratie (LND).

Le QG de la LND à Rangoon © JC

Les motifs ayant présidé à ce processus inédit demeurent troubles. La coïncidence chronologique entre l’ouverture birmane et le printemps arabe a pu faire penser que les révoltes de Tunis, du Caire ou de Damas avaient pu effrayer les généraux au pouvoir. Mais, en réalité, le projet d'une « démocratie disciplinée » date de 2003. Et la libéralisation d’une partie de l’économie remonte aux années 1990. La transition birmane ne date pas donc pas d’hier, même si elle a été découverte récemment. 

Trois facteurs principaux ont contribué à pousser ce régime dictatorial à s’engager dans la voie des réformes. D’abord, l’appréhension politique des militaires s’est accentuée après 2007 et la révolte des moines, très écoutés par la population et qui avaient, jusqu’ici, majoritairement soutenu le régime. Pour Kyaw Min Yu, « il devenait impossible de continuer à tenir le pays avec une telle main de fer. Cela fait longtemps qu’ils avaient compris qu’ils ne pourraient pas tout contrôler éternellement. C’est comme s’ils tenaient un tigre attaché à une corde. Un jour ou l’autre, le tigre les aurait dévorés ».

Ensuite, une nouvelle génération de dirigeants, souvent éduquée à l’étranger, notamment à Singapour, était en place dès la fin des années 1990 et poussait à engager des réformes. Le début de la transition date ainsi de la retraite officielle des caciques du coup d’État du 18 septembre 1988, les généraux Than Shwe et Maung Aye.

Enfin, du fait des sanctions internationales, la Birmanie n’avait plus guère de relations commerciales qu’avec la Corée du Nord et la Chine, dont elle était en passe de devenir un satellite, tant l’immigration et les investissements de l’empire du Milieu y devenaient importants. Pour un régime très nationaliste, y compris vis-à-vis de la Chine, rendre sa liberté de mouvement à Aung San Suu Kyi était la condition sine qua non pour rééquilibrer les choses en faisant revenir les Occidentaux, et notamment les Américains, tout en donnant une bouffée d’air économique au pays le plus pauvre d’Asie du Sud-Est. 

Win Thein, député de la LND © JC

L’un des compagnons de lutte d’Aung San Suu Kyi, Win Htein, devenu l’an dernier député de la LND, s’interroge encore aujourd’hui sur cet « étrange destin », tout en déroulant son CV : « Vingt ans et deux mois d’enfermement depuis 1988, cinq prisons différentes, et maintenant député. » En arrivant à sa première session parlementaire, il est tombé nez à nez avec deux députés, membres du parti pro-gouvernemental, qui étaient précisément les anciens militaires l’ayant jeté dans les geôles… « Mais j’applique la politique prônée par Aung San Suu Kyi de travailler avec les nouvelles autorités sans aucun sentiment de haine ni de revanche », explique-t-il, en estimant que la volonté réformatrice du gouvernement est sincère. Même si, reconnaît-il, « pour la plupart des gens au pouvoir, faire le chemin vers la démocratie cela revient à presque à faire un tête-à-queue sur une route ».

« Nous sommes encore en dictature »

Du côté des anciens prisonniers politiques récemment élargis, le changement d’orientation du régime ne paraît pas toujours aussi net. « Nous sommes encore en dictature », juge ainsi Ashin Gambira, l’ancien leader de la « révolution safran » menée par les moines en 2007, libéré en janvier 2012. « Il y a encore plus de 2 000 prisonniers politiques sous les verrous, et certains y ont été mis ces derniers mois », précise-t-il.

Un jugement partagé dans les locaux de Génération 88, situés dans les faubourgs de Rangoon. Cette association a pignon sur rue, mais n’est pas légalement enregistrée, parce que les ONG doivent être apolitiques. Celle-ci regroupe la quasi-totalité des meneurs des révoltes étudiantes de 1988, « qui ont forgé leur solidarité et leur conscience en prison », explique Nyan Lin, en charge des relations publiques. La petite maison qui sert de QG accueille toutefois aussi une myriade de jeunes gens nés après cette date symbolique qui découvrent la possibilité de parler librement de politique et de démocratie.

Les locaux de Génération 88 à Rangoon © JC

La grande majorité des membres de Génération 88, à l’instar de Nilar Thein, en charge de la section féminine, estime toutefois qu’on « ne peut pas encore du tout appeler cela un processus de démocratisation. Pour le moment, il y a beaucoup de paroles, mais très peu d’actes. Les droits de l’homme ne sont pas respectés. J’ai déjà passé treize années en prison, je n’ai pas peur d’y retourner, mais je pense tout à fait possible de devoir y aller de nouveau ».

Même son de cloche du côté de Min Ko Naing, la figure de la dissidence la plus célèbre après Aung San Suu Kyi, surnommé le « Mandela birman », qui juge que « la plupart des discours du Président sont très bien. Je pourrais en écrire certains. Mais derrière, cela ne suit pas ».

Beaucoup de voix estiment en effet qu’en dépit des déclarations démocratiques, peut-être sincères, des ministres et du président Thein Sein, la plupart des administrations n’ont guère modifié leurs pratiques. « Il reste une habitude de la peur du côté du peuple et une habitude de la répression du côté des autorités », estime Aung Khi Nyunt, l’un des parlementaires d’opposition élu en 2012. 

Le système judiciaire, comme les commissariats, où les hommes sont restés les mêmes, demeurent des royaumes de l’arbitraire et de la corruption. « Nous allons dans les villages les plus reculés pour pousser les gens à profiter de ce moment peut-être historique, explique Nilar Thein. Mais la plupart des gens ont été brisés par cinquante ans de dictature et demeurent très méfiants. »

Toutefois, « avant ces cinquante années de ténèbres et d’isolement, nous avons connu la démocratie, entre 1948 et 1962, avec un parlement bicaméral, des partis politiques et des élections », rappelle Khin Zaw Win, qui veut puiser dans cette histoire un motif d’espoir. Cet ancien prisonnier politique, libéré en 2005 à la faveur d’une purge interne à la junte, croit « à une démocratie par étapes, lente » et estime nécessaire de rester « pragmatique, parce qu’il faut nous donner le temps de nous réajuster à la liberté. Attendre que le pays se transforme en une nuit me semble une erreur. Même si la démocratie ne se fera pas sans l’implication de la société civile, je suis donc confiant pour le pays ».

La carte du projet Yadana © www.earthrights.org

Un optimisme que ne partage pas du tout Htoo Chit. L’homme a passé dix ans dans la jungle à se battre contre l’armée, avant de partir en exil, sans cesser son activisme, puisqu’il fut l’une des chevilles ouvrières des poursuites engagées contre Total pour travail forcé dans l’affaire du projet Yadana, un pipeline alimentant en gaz la Thaïlande depuis la Birmanie.

« Je suis rentré dans mon pays pour la première fois en décembre 2012, après vingt-trois ans d’absence. Bien sûr, j’ai constaté quelques changements dans la situation politique. Mais la pauvreté et la condition humaine ne sont pas très différentes du moment où je suis parti. Le processus actuel n’est donc pas une démocratisation. C’est une transition, qui peut être bonne ou mauvaise. Aujourd’hui, je crains qu’elle penche du second côté. » Les raisons de douter sont en effet nombreuses.

« Pour la majorité du peuple, rien n’a changé »

D’abord, l’État policier n’a pas disparu. « Bien sûr qu’il y a des changements réels, sinon vous ne pourriez pas être là en train de discuter avec moi sous mon toit, ironise Su Su Nway. Mais je suis encore surveillée, et le chef du quartier continue à rendre compte de mes allées et venues aux services secrets. »

Su Su Nway © JC

Cette rizicultrice du delta du fleuve Irrawady est devenue une figure de la contestation birmane au milieu des années 2000, après avoir fait condamner, avec le soutien de l’Organisation internationale du travail, des responsables locaux, pour l’avoir contrainte, comme des milliers de paysans, au travail forcé. Mais cette condamnation avait ensuite été cassée par une autre instance judiciaire et c’est elle qui s’était retrouvée derrière les barreaux pour avoir « harcelé et diffamé » les responsables en question…

« Quand on voyage dans le pays pour expliquer aux citoyens leurs droits, nous sommes suivis en permanence par des employés du gouvernement, confirme Nilar Thein, de Génération 88. Ils font en sorte que les paysans continuent d’avoir peur de venir aux meetings et restent soumis aux autorités. »

Attablé devant un soda dans un des rares restaurants de la nouvelle capitale, Naypyidaw, où se trouve le Parlement, Win Htein fait remarquer une voiture garée un peu plus loin : « Regardez, ce sont des gens des services secrets. Depuis ma sortie de prison, ils campent devant ma maison. Même maintenant que j’ai été élu député, ils continuent à me surveiller. Mais, désormais, je m’en fiche. » Quant aux manifestations de rue, elles doivent obtenir une autorisation préalable, loin d’être toujours accordée, et ceux qui l’outrepassent sont réprimés et arrêtés.  

Le drapeau de la Ligue Nationale pour la Démocratie © 

Ensuite, l’ouverture à la fois économique et politique octroyée par le régime ces derniers mois ne concerne guère que quelques classes moyennes urbaines. Aung Khi Nyunt, membre des instances dirigeantes de la LND, a été élu deux fois député, mais n’a siégé qu’une fois. En 1990, après la victoire fleuve du parti d’Aung San Suu Kyi refusée par les militaires, il a été envoyé en prison. Réélu en avril 2012, il a enfin eu le droit de se rendre au Parlement. Mais, en dépit de cette évolution, il reconnaît que « pour la majorité du peuple, rien n’a changé. Les situations de pauvreté demeurent criantes et le manque d’infrastructures, de routes, d’écoles est toujours considérable ».

Dans la Birmanie « civile » du président Thein Sein, l’armée continue de se tailler la part du lion budgétaire. En 2012, la défense représentait 15 % du budget de l’État, contre seulement 3 % consacrés aux dépenses de santé et 5 % dédiés à l’éducation. De nombreux paysans, qui composent 80 % de la population active birmane, sont d’ailleurs à peine au courant des réformes politiques.

© JC

San Aung, 25 ans, habitant d’un village situé au nord du pays, sur la route reliant Mandalay (l’ancienne capitale royale) à Naypyidaw (la nouvelle capitale de la Birmanie depuis 2005) travaille comme journalier dans les champs pour 30 dollars par mois. Il a certes voté aux élections partielles d'avril 2012, mais pour l’USDP, le Parti de la solidarité et du développement de l’union, pro-gouvernemental. Pourquoi ? « Pour faire comme les autres. »

  • Écoutez ici un extrait du reportage audio, en partenariat avec France Culture, avec San Aung et les paysans de la région de Meiktila

Pour les paysans, il faut ajouter les nombreux accaparements de terre par des entreprises liées aux militaires ou aux affairistes proches du régime qui se sont accentués ces dernières années, en profitant d’un cadastre flou ou inexistant depuis la nationalisation complète des terres décidée après le coup d’État militaire de 1962.

Incarnation de cette situation dégradée, la mère d’Ashin Gambira a accueilli son célèbre fils à sa sortie de prison dans sa petite maison de bambou ouverte aux vents et située en pleine campagne, à 150 kilomètres de Mandalay. Le leader de la révolution des moines en 2007 n’a, en effet, pas retrouvé de monastère prêt à l’accueillir depuis sa sortie de prison et souffre de violents maux de tête dus aux sévices reçus pendant sa détention. « Bien sûr, je suis heureuse que mon fils ait été libéré, dit-elle. Mais je suis encore plus pauvre qu’avant et je ne bénéficie du soutien de personne. Je ne veux pas parler au nom de tout le monde, mais pour ma famille, la prétendue démocratisation ne signifie rien. »

Ashin Gambira devant sa maison familiale à Meiktila © JC


Troisième limite forte à la « transition » : le processus politique demeure largement verrouillé. Moins de 7 % des sièges du Parlement ont ainsi été renouvelés lors des élections partielles de 2012. Win Thein, député LND, juge néanmoins que « cette position minoritaire nous permet de proposer des lois et de surveiller le travail du gouvernement. Notre élection a profondément transformé le rôle du Parlement, qui était jusque-là surnommé le “Parlement 15 minutes”, parce que les députés du parti gouvernemental ne faisaient que suivre les consignes ».

Mais avant de passer la main, les militaires ont prévu les garde-fous. Même si l’opposition obtenait la majorité aux élections prévues pour 2015, les militaires possèdent, de droit, 25 % des sièges au Parlement, sans compter tous les anciens officiers qui siègent aujourd’hui sous une étiquette civile. Une minorité de blocage d’autant plus décisive qu’une révision de la constitution imposée en 2008 par les militaires, après un référendum de pacotille organisé au beau milieu des dégâts et des 130 000 cadavres causés par le cyclone Nargis, exige précisément une voix de plus que 75 % des députés…

Le parlement birman à Naypyidaw (interdit d'accès) © JC

« La Birmanie ne sera jamais une vraie démocratie avec cette constitution », reconnaît le député de la LND Aung Khi Nyunt. En dépit des bruits qui courent à ce sujet, Nyan Lin explique ainsi que les membres de Génération 88 « refusent aujourd’hui de se constituer en parti politique, pour ne pas se plier aux conditions imposées par cette constitution ».

Minorités en danger

Dernier point noir, mais de taille : cette constitution de 2008 ne reconnaît pas le fédéralisme revendiqué, depuis l’indépendance du pays, par les minorités ethniques dont la situation périphérique sur la carte de Birmanie ne doit pas masquer qu'elles sont au cœur des enjeux de la transition birmane.

Aung San dans les années 1940 © 

En 1947, l’accord de Panglong, prévoyant de leur accorder une large autonomie, avait été paraphé par le général Aung San, le père de la Birmanie indépendante mais aussi d’Aung San Suu Kyi. Mais après l’assassinat du général cette même année, l’accord n’a jamais été mis en œuvre et la guerre civile entre le pouvoir de Rangoon et les guérillas des États périphériques n’a jamais cessé.

On estime ainsi encore à 50 000 personnes les Internaly Displaced People, qui se cachent dans la jungle pour fuir les exactions de l’armée, dans les États Kayah, Karen et Taninthary. Auxquelles il faut ajouter les 150 000 réfugiés dont les villages ont été rasés et se trouvent dans une dizaine de camps à la frontière avec la Thaïlande.

Aujourd’hui, la Birmanie reconnaît officiellement 135 minorités ethniques qui occupent près de 60 % du territoire et représentent environ 30 % de la population. Ce nombre est fantaisiste, d’autant qu’il ne prend pas en compte les Rohingyas musulmans, concentrés dans l’État d’Arakan, à l’ouest de la Birmanie, sans cesse persécutés et considérés comme apatrides. Mais la somme des chiffres formant le 135 est égale à neuf (1+3+5), un porte-bonheur dans la pensée bouddhiste. Et la « reconnaissance » d’une multitude de petites ethnies a longtemps permis de diviser pour mieux régner.

Mosquée détruite dans la ville de Meiktila lors d'attaque contre les musulmans © JC

Depuis deux ans, le nouveau gouvernement de Thein Sein s’est efforcé de signer des cessez-le-feu avec les minorités les plus importantes et les mieux organisées militairement : les Karen au sud-est, les Kachin au nord, ou les Shan à l'est. Mais la situation demeure fragile, notamment dans l’État Kachin, où les combats ont repris à l’été 2011, juste au moment où la junte endossait ses habits civils.

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En janvier 2013, des bombardements aériens ont tué des civils dans cet État où les militaires continuent d’agir en toute liberté et cruauté. Pour Mya Aye, en charge des minorités à Génération 88, « début juillet, la situation était calme dans l’État Kachin mais tout cela demeure volatil, et aucune paix durable ne sera possible avec cette constitution qui refuse toute autonomie ».

Suzanna Soe, 47 ans, représente une association Karen à Rangoon. Avant de s’impliquer dans le processus de transition, elle exige la reconnaissance de l’identité culturelle et linguistique karen, tout en revendiquant la citoyenneté birmane. « Nous ne voulons pas l’indépendance, nous faisons partie de l’union du Myanmar. Mais mes parents ont pu étudier en langue karen, dans une école karen, alors que pour notre génération ou celle de nos enfants, c’est impossible. »

L'autre nœud du problème demeure la répartition des richesses naturelles de ces régions. « Aujourd’hui, nous ne percevons aucune redistribution de l’exploitation de nos ressources, raconte Suzanna Soe. Il y a des villages sans électricité juste à côté de barrages hydro-électrique tout neufs. En outre, avant de devenir bouddhistes ou chrétiens, les Karen étaient animistes. Les mines et les barrages ne nous dépouillent pas seulement de nos ressources, ils s’en prennent à ce qui est pour nous la vie. »

Dans l’État kachin, les entreprises chinoises et celles de l’armée se disputent les mines d’or ou de jade, et le bois de teck. Dans l’État karen, explique Suzanna Soe, « le gouverneur n’est pas un Karen, c’est un militaire qui vend nos montagnes à des compagnies chinoises, thaïlandaises ou indiennes, pour fabriquer un ciment qui alimente la fièvre de construction dans toute l’Asie ».

L'ancien drapeau birman © 
Le drapeau birman depuis 2010 © 

Symbole de la vision centralisée du pays qu’en ont ses dirigeants, le drapeau a été changé en 2010. Alors que l’ancien représentait, dans son coin gauche, sous forme de 14 étoiles, les 14 « divisions » du pays (les sept États peuplés par des minorités ethniques et les sept divisions administratives du pays Bamar, l’ethnie dominante de Birmanie), le nouveau ne fait plus référence à ces espaces différenciés et met l’accent sur l’Union du Myanmar, le nom officiel du pays.

À tous ces obstacles dressés sur la route d’une ouverture très contrôlée s’ajoute un sentiment de fragilité entourant tous les acquis des derniers mois. Pour Min Ko Naing, la transition existe, « mais elle n’est pas institutionnalisée, ni du côté du gouvernement, où l’on sent des tiraillements, ni du côté des activistes qui sont toujours suspects de vouloir attaquer le gouvernement ».

Su Su Nway a ainsi voulu profiter de l’entrouverture politique pour monter un syndicat paysan à l’été 2012. Mais bien qu’il compte déjà 10 000 membres, il n’est pas enregistré officiellement, parce qu’il faut, pour cela verser 5 000 dollars par section régionale. Le régime de Thein Sein continue donc d’entretenir un sentiment d’insécurité qui implante dans les esprits l’idée que les avancées octroyées aujourd’hui ne sont pas forcément irréversibles…

« Mariage arrangé » entre Aung San Suu Kyi et le gouvernement

Aung San Suu Kyi © 

Avec toutes les limites du processus de transition birman, Aung San Suu Kyi est-elle davantage qu’une caution utilisée par l’ex-junte pour permettre la levée des sanctions internationales ? Pour la première fois, « la Dame », ainsi qu’on la surnomme depuis qu’il était interdit de prononcer son nom, est tombée de son piédestal.

D’abord lorsqu’elle est restée silencieuse sur les violences confessionnelles qui se sont développées dans tout le pays depuis plus d’un an à l’encontre des musulmans en général et des Rohingyas en particulier. Ensuite quand elle a estimé qu’une mine de cuivre du nord du pays, possédée par l’armée et une entreprise chinoise, pouvait continuer ses activités polluantes et prédatrices, contestées par les paysans habitant autour. Enfin quand elle s’est rendue, le 27 mars, dans la tribune d’honneur, aux côtés de ses anciens geôliers, pour le jour de la fête de l’armée, à laquelle elle a affirmé son « affection ».

Parmi les anciens leaders des révoltes étudiantes de 1988, on se refuse toutefois à alimenter les critiques. « La LND reste le parti d’opposition le plus populaire et nous le soutenons », affirme Min Ko Naing. Kyaw Min Yu continue à lui accorder tout son crédit et tout son respect, même s’il reconnaît que « nous avons du mal à comprendre avec précision sa stratégie ».

Il n’est pas le seul. Su Su Nway était membre de la LND depuis 1991, mais a démissionné en 2012. Elle estime en effet qu’Aung San Suu Kyi est isolée dans son propre parti, peuplé de dissidents parfois vieillissants, de petits soldats incapables d’agir sans les directives de leur figure tutélaire, mais aussi, dit-elle « d’arrivistes et même d’anciens membres du parti gouvernemental qui noyautent le parti. Je pense qu’ils représentent près de 50 % des membres de la LND aujourd’hui. Ils estiment que la LND va gagner les élections de 2015 et cherchent à se placer. Je ne comprends pas pourquoi elle a laissé faire cela ».

Dans les locaux de la LND à Rangoon © JC

Il faut dire qu’Aung San Suu Kyi est prise entre deux feux. Si elle veut pouvoir concourir à l’élection présidentielle en 2015, comme elle l’a annoncé le mois dernier, il faut modifier l’article 59 F de la constitution, écrit spécialement pour lui barrer la route, puisqu’il interdit la candidature au poste suprême de quelqu’un qui a été marié, comme elle, à un étranger ou qui a des enfants possédant une autre nationalité. Ce qui suppose un accord des militaires. Si, par contre, elle ne veut pas s’aliéner sa popularité encore très forte, elle doit se distinguer des anciens comme des nouveaux dirigeants.

Face aux critiques de plus en plus nombreuses et virulentes exprimées dans la presse internationale, Win Htein défend mordicus la stratégie de la prix Nobel : « Je ne suis pas d’accord quand on lui reproche de rechercher l’amitié des généraux et de collaborer avec eux. Depuis le premier jour où la LND a été fondée, bien avant la transition, l’objectif était la réconciliation nationale. Cela veut dire qu’il faut dialoguer non seulement avec le gouvernement, mais aussi avec les militaires ! »

Mais l’argument ne convainc ni Ashin Gambira qui avoue sa déception vis-à-vis de la dissidente « sur le cas de la mine de cuivre en particulier et sur les droits de l’homme en général », ni Htoo Chit, qui déplore une « opposition parlementaire faible », ni Zaw Zaw Thun, membre du bureau exécutif du Democratic Party for a New Society (DPNS), qui espère devenir le second parti d’opposition comme il l’était en 1991, avant d’être décimé.

Dans les locaux du DPNS © JC

L’homme estime en effet qu’il « faut changer les règles du jeu avant de le jouer. Nous reconnaissons le rôle de leader de la LND mais nous ne suivons pas la même stratégie. Pour nous, le processus de réforme constitutionnelle est prioritaire et ne peut se faire à l’intérieur de l’enceinte parlementaire. Il faut faire pression sur le régime actuel, sans se contenter des élections qu’il nous accorde ».

Pour résumer ce dilemme entre l’accompagnement nécessaire par l’opposition du processus de réformes et la compromission possible avec un régime encore douteux et autoritaire, Zaw Way Latt, chef du bureau de la radio et télévision d’opposition Democratic Voice of Burma, estime que la « transition birmane est un mariage arrangé, sans amour, mais cela ne veut pas dire qu’elle n’est pas sur la bonne voie ».

Joseph Confavreux


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