Birmanie 3/5. Une capitale pharaonique et fantomatique

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« Une construction menée comme une opération militaire »

Nombre d’hypothèses ont été évoquées pour expliquer cette décision de construire une nouvelle capitale, y compris des considérations astrologiques ou la crainte d’une invasion américaine, après la guerre déclenchée en Irak en 2003. Mais les raisons sont aussi historiques et culturelles, puisque les militaires reproduisaient ainsi, en transférant leur capitale, un geste royal opéré plusieurs fois dans l’histoire du pays, la dernière fois par le roi Mindon qui avait, à partir de 1857, déménagé sa cour d’Amapura vers Mandalay.

Le palais royal de Mandalay en modèle réduit © JC Le palais royal de Mandalay en modèle réduit © JC

En quittant Rangoon, et en se réinstallant au cœur du pays, les généraux manifestaient donc à la fois leur volonté de rompre avec le passé colonial du pays, tout en éloignant les fonctionnaires et les militaires de la population d’une ville capable de se révolter à tout moment, comme à l’été 1988, avec les révoltes étudiants, ou en 2007, pendant la « révolution safran » emmenée par les moines.

Si Naypyidaw incarne la Birmanie fantasmée par les généraux, à la fois moderne, propre et ordonnée, son urbanisme improbable obéit en effet surtout à des considérations stratégiques et sécuritaires. Les immenses avenues permettent aux chars de manœuvrer facilement et aux hélicoptères de se poser sans problème. « Je pense que le vieux général Than Shwe craignait plus que tout les protestations et les manifestations », s’amuse Win Thein, le député de la LND. « La blague qu’on raconte est que les militaires ont creusé des tunnels qui mènent jusqu’en Chine et qu’ils les utiliseront le jour où les manifestants viendront jusqu’ici », poursuit-il.

 © JC © JC

La plaisanterie a des fondements, puisque tout un réseau de bunkers, de tunnels, et même de protections aériennes, a été construit en même temps que la ville, sans qu’on puisse en mesurer l’étendue. Pour les officiers de la junte militaire, il s’agissait de protéger leurs arrières au moment où une nouvelle constitution était rédigée et où avait été décidé de transmettre, à terme, le pouvoir à un gouvernement « civil », ou, en tout cas, moins kaki.

« La construction de Naypyidaw a été menée comme une opération militaire de grande envergure », écrit le chercheur Guy Lubeigt dans le livre qu’il a consacré à la nouvelle capitale de la Birmanie. « Mêmes les députés comme moi ne savent pas où se situent les souterrains, explique Win Thein. Des ingénieurs qui en ont parlé ont fini en prison. » L’édification de toute la ville s’est en effet déroulée dans le plus grand secret, et les ingénieurs et architectes mobilisés ont dû signer des contrats de confidentialité drastiques.

Vue du musée de l'armée © JC Vue du musée de l'armée © JC

La junte, qui a aussi décidé de la création d’un musée de l’armée pharaonique, de la taille d’un aéroport, a donc bâti à Naypyidaw, avant de céder quelques parcelles de pouvoir, la preuve matérielle de son omnipotence, une maison de retraite dorée pour ses officiers, et un bastion imprenable en cas de troubles.

Mais aujourd’hui, Naypyidaw, capitale de la junte posée en pleine jungle, n’est qu’une cité administrative sans âme la semaine et sans vie le week-end, lorsque les fonctionnaires retournent à Rangoon. Les Birmans n’y viennent que pour régler leurs problèmes de papiers. « La première fois, on y a été avec curiosité, parce qu’il y avait eu tellement de rumeurs, raconte Win Thi. Mais aujourd’hui, on se répartit les tâches pour éviter d’y aller trop souvent, parce que tout coûte cher là-bas : les transports, les hôtels, les restaurants… C’est un autre monde. Tout ce qui a été construit là, au lieu de réparer les trottoirs de Rangoon, quelle perte d’argent ! On ne peut pas aimer cette ville. »

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Cette série de reportages en Birmanie a été effectuée la première semaine de juillet, en association avec l'émission de France Culture, Les Pieds sur Terre, diffusée tous les jours à 13 h 30, qui consacre toute sa semaine du 15 au 19 juillet à la « démocratie disciplinée » birmane.