Les maths, impossible équation pour le Kremlin

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L’enfermement dans un hôpital psychiatrique soviétique de Léonide Pliouchtch donne lieu, à partir de 1974, à une campagne internationale tout à fait inédite, celle du comité des mathématiciens. Lancé en France par Henri Cartan, Laurent Schwartz, Michel Broué et Tania Mathon, au nom de la solidarité des scientifiques, ce comité va l’emporter. Et obliger le Parti communiste français à se dissocier de Moscou.

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Les mathématiques sont-elles un langage universel ? Le débat n’est pas tranché mais les mathématiciens en sont farouchement convaincus. À l’appui de leurs arguments, certains évoquent même l’affaire Pliouchtch. Et il est vrai que sans cette science dure venue au secours de l’activisme acharné de son épouse, le dissident ukrainien Léonide Pliouchtch ne serait sans doute jamais sorti de l’hôpital psychiatrique de Dniepropetrovsk.

Pour Staline ou Lyssenko, il n’était qu’un langage universel : celui du parti, grand maître des sciences dures et du reste. Mais durant les années 1960, le régime soviétique se soucie d’entrouvrir la porte aux échanges scientifiques. « Le pouvoir comprend qu’il faut s’ouvrir, ne serait-ce que pour rattraper son retard, mais dans le même temps, cette ouverture le fragilise et le menace », dit l’historienne spécialiste de l’URSS Sophie Cœuré. C’est cette équation que le Kremlin ne pourra résoudre.

Léonide Pliouchtch est mathématicien. Il est devenu l’une des grandes figures de la dissidence en Ukraine. Arrêté en janvier 1972, il est interné en juillet 1973 dans un hôpital psychiatrique à régime spécial. Il est assommé de traitements pour soigner « ses idées réformistes », selon le diagnostic des psychiatres (lire notre précédent épisode). Au même moment, un autre mathématicien, Iouri Chikhanovitch, est arrêté à Moscou et condamné lui aussi à être interné.

Chikhanovitch est connu de la communauté mathématique internationale. Entre autres pour avoir traduit en russe La Théorie des ensembles du groupe Bourbaki. À l’automne 1973, une femme prend contact avec le grand mathématicien français Laurent Schwartz. Elle s’appelle Tania Mathon, est psychologue au CNRS, d’origine russe et a fait les années précédentes de nombreux voyages à Moscou. Elle est devenue amie d’Elena Bonner, épouse d’Andreï Sakharov, figure presque intouchable de la dissidence.

Une aventure commence qui va devenir la première grande campagne internationale de soutien aux dissidents. Il y avait eu des précédents, par exemple lors du procès Siniavski-Daniel de 1966 qui avait vu des écrivains signer appels et pétitions (lire notre précédent épisode). Mais rien de comparable avec le combat que va engager et remporter le comité international des mathématiciens.

Alexandre Grothendieck et Laurent Schwartz dans les années 1960. © AFP Alexandre Grothendieck et Laurent Schwartz dans les années 1960. © AFP
Une alerte avait été faite pourtant. En 1966, l’Union mathématique internationale tient son congrès à Moscou. Tous les quatre ans, ce congrès est un événement majeur à l’occasion duquel sont remis prix et distinctions, la plus importante étant la célèbre médaille Fields. Cette année, le lauréat est Alexandre Grothendieck, considéré comme l’un des plus grands mathématiciens du XXe siècle. Mais Grothendieck refuse de se rendre à Moscou pour protester contre les condamnations de Siniavski et de Daniel.

Tania Mathon transmet à Laurent Schwartz le message d’Elena Bonner et d’Andreï Sakharov. Deux mathématiciens sont condamnés et internés, il faut les aider. Schwartz n’est pas qu’une grande figure de la science, premier Français à avoir reçu la médaille Fields en 1950. Il est surtout connu pour son engagement déterminé contre la torture en Algérie et pour avoir créé avec Pierre Vidal-Naquet et d’autres le comité Maurice Audin.

Ce jeune mathématicien, favorable à l’indépendance et membre du Parti communiste algérien, a été torturé à mort à Alger par l’armée française en juin 1957. Ce n’est qu’en septembre 2018 qu’un président de la République, Emmanuel Macron, reconnaîtra l’implication de l’État français dans ce crime et la mise en place d’un « système » de torture.

« Nous avons mis en application la leçon apprise lors de la création du comité Audin. La défense d’une personne particulière contribue à la défense de toutes les autres victimes », écrit Laurent Schwartz dans ses mémoires, Un mathématicien aux prises avec le siècle (des extraits peuvent être lus ici). Schwartz contacte son ami Henri Cartan, autre sommité des mathématiques, un des fondateurs du groupe Bourbaki, qui a présidé de 1967 à 1970 l’Union mathématique internationale.

Laurent Schwartz, Michel Broué et Léonide Pliouchtch dans les années 1990. © (collection T. Pliouchtch) Laurent Schwartz, Michel Broué et Léonide Pliouchtch dans les années 1990. © (collection T. Pliouchtch)
Un jeune mathématicien du CNRS les rejoint très vite. Michel Broué est agrégé, boucle sa thèse d’État et entame une brillante carrière scientifique. « J’avais 27 ans, j’étais antistalinien et Laurent Schwartz était pour moi une très grande figure morale. On se rencontre, il me dit “Vous êtes trotskiste, paraît-il. Moi aussi, jeune, je l’ai été un temps, ça vous passera” », se souvient-il (lire la Boîte noire de cet article sur les liens entre Michel Broué et Mediapart).

Depuis deux ans, Broué est membre de l’OCI, une organisation trotskiste très disciplinée, dirigée sans guère de discussion par Pierre Boussel-Lambert et qui jouit à l’époque d’un prestige certain dans les milieux intellectuels et artistiques. « La rage antistalinienne de l’OCI me convenait parfaitement, dit le mathématicien, mais je ne rejoins pas Schwartz sur consigne du parti, l’OCI n’a rien à voir là-dedans. »

Comme ses collègues, Broué a cette certitude : « Oui, les mathématiques sont un langage universel, c’est une discipline très internationale, une culture commune où la solidarité a toujours été très forte. » Cartan, Schwartz, Broué et Tania Mathon : le groupe est formé. Et c’est un mathématicien américain de renom, Lipman Bers, qui leur suggère de créer un comité international des mathématiciens.

C’est chose faite en janvier 1974. Le succès « est fulgurant », note Laurent Schwartz. En France, huit cents scientifiques adhèrent, « dans l’ensemble du monde, deux mille mathématiciens le rejoignent ». Des comités vont se créer dans une quinzaine de pays. De premiers appels sont publiés. En février, Cartan, Schwartz et Broué sont reçus à l’ambassade soviétique à Paris. Le conseiller prend note du cas Chikhanovitch, dit tout ignorer de Pliouchtch et souligne l’excellence des établissements psychiatriques soviétiques.

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Michel Broué a accompagné Mediapart dès la préparation du projet en 2007. Au lancement de notre journal, en mars 2008, il est le président de la société des amis de Mediapart, qui regroupe environ quatre-vingts personnes physiques, et cette société est l’un des actionnaires de la société éditrice de Mediapart. À l'automne 2019, Mediapart transfère 100 % de son capital à une structure non lucrative pour garantir dans la durée son indépendance. Cette structure juridique, un fonds de dotation, s’appelle le Fonds pour une presse libre et Michel Broué en assure désormais la présidence. Plus d’explications ici.

Pour les diverses références bibliographiques et documents, lire sous l’onglet Prolonger de cet article.