#MeToo en France: retour sur les essais et récits marquants de l’année

Réflexions sur la culture du viol, le système patriarcal ou la masculinité, recueil de témoignages, récits personnels, enquêtes sur certains secteurs : de nombreux ouvrages ont été publiés en France dans la foulée du mouvement #MeToo. Mediapart en a sélectionné sept, qui, tous, chacun à leur manière, démontent les mécanismes aboutissant aux violences faites aux femmes : ceux de Mélissa Plaza, d’Astrid de Villaines, de Pauline Delage, de Francis Dupuis-Déri, de Valérie Rey-Robert, de Laure Murat et de Cécile Andrzejewski.

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Réflexions sur la culture du viol, le système patriarcal ou la masculinité, recueil de témoignages, récits personnels, enquêtes sur certains secteurs, etc. : de nombreux ouvrages ont été publiés en France dans la foulée du mouvement #MeToo. Mediapart en a sélectionné sept, dans le cadre de notre série d’été « Au détour des livres ».

  • Pas pour les filles ?, de Mélissa Plaza 

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L’exercice – raconter sa vie – est périlleux et le résultat est parfois un peu longuet, voire anecdotique. Mais le parcours est tellement rare que le livre mérite qu’on y jette un œil depuis ses vacances, à la plage ou dans son canapé.

Mélissa Plaza était footballeuse professionnelle : gravement blessée aux genoux, elle a mis fin à sa carrière en mai 2017, après avoir joué dans deux des meilleurs clubs français, Montpellier et Lyon. Issue de la génération suivant les pionnières pros – Marinette Pichon, Laura Georges ou Corinne Diacre –, elle raconte les immenses galères des joueuses : du combat contre les stéréotypes jusqu’au manque de moyens de certains clubs disposant à peine du matériel et des infrastructures nécessaires. Elle est toujours en procès aux prud’hommes avec Guingamp, pour obtenir ses dernières fiches de paie en bonne et due forme !

La joueuse dit la débrouille, les salaires de 750 euros, même dans l’élite, les galères de logement et pour boucler les fins de mois, tout en pratiquant le sport à haut niveau. Surtout quand on vient d’un milieu populaire, qu’on a souffert, enfant, de violences – y compris sexuelles – et de parents défaillants, et qu’on ne peut pas compter sur un financement familial. Le foot pour elle était une « porte de secours ».

Plaza, dont le numéro fétiche était le 8, témoigne aussi du sexisme crasse auquel elle a été confrontée. Menant de front sa carrière de joueuse et ses études, qui l’ont menée jusqu’à l’obtention d’un doctorat en psychologie du sport consacré aux stéréotypes de genre, elle a promené son regard affûté dans les vestiaires de foot.

Féministe revendiquée, elle raconte quelques anecdotes savoureuses, sinon totalement déprimantes, comme cet ancien président de Montpellier, Louis Nicollin, coutumier des sorties sexistes et homophobes, mais qui a aussi contribué à promouvoir les équipes de femmes, appelant ses joueuses « mes gadgi », ou cette campagne de pub, toujours à Montpellier, à laquelle plusieurs footballeuses ont participé dans des poses suggestives à la demande du club.

L’une d’elles doit remonter sa chaussette comme on remonterait un bas – en légende, il est écrit « samedi soir, prendre du plaisir ». Une deuxième a dû arroser son maillot, rendant la photo « très sexy » – sans surprise, la pub souligne « mouiller le maillot ». Quant à Plaza, elle a dû baisser son short sur ses hanches, creuser les reins : « samedi soir, marquer à la culotte », proclame la pub. Une hypersexualisation qu’aucune des joueuses ne souhaitait, précise le livre.

Elle rapporte aussi les propos de vestiaire de certains entraîneurs particulièrement humiliants, sur un registre très viril. Et l’un d’eux, dont elle tait le nom, à Lyon, lançant : « Vous voulez faire les salopes avec moi ? »

La joueuse aborde la difficile question du corps quand on est sportive de haut niveau et femme – les muscles étant perçus comme des attributs masculins. Elle évoque ainsi un jour où elle pose pour l’équipe de France avec des boucles d’oreilles et du gloss. « À la limite du grotesque », écrit-elle.

Au fil des années, ses coéquipières, avec qui elle a manifestement entretenu des relations souvent houleuses, ne se sont pas toujours autant indignées qu’elle. Certaines, selon Plaza, ont aussi intégré les inégalités, de salaires, de statut, de conditions de travail, entre les filles et les garçons. Quant à elle, elle ne lâche rien – au point d’en faire son métier aujourd’hui (elle donne des conférences sur les stéréotypes de genre). « Depuis toute petite, je nage à contre-courant des clichés. »

Mélissa Plaza, Pas pour les filles ?, Robert Laffont, avril 2019, 252 pages, 20 €.

  • Harcelées, d’Astrid de Villaines

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Le livre de la journaliste Astrid de Villaines est né du constat de la similarité entre son vécu personnel (une agression sexuelle sur son lieu de travail en 2014, puis la difficulté à porter son affaire en justice) et les nombreux témoignages qu’elle a reçus après sa prise de parole, en plein mouvement #BalanceTonPorc.

La journaliste a voulu analyser l’ampleur des discriminations et violences sexuelles en France, « au-delà des tweets », en partant « à la rencontre de celles qui ont pris part au mouvement #MeToo et de celles qui ne l’ont pas vu passer »

Pendant un an, elle a interviewé 72 femmes à travers le pays, pour raconter les inégalités et violences – sexistes ou sexuelles – subies au quotidien. Les femmes interrogées sont de milieux, d’origines et d’âges différents : collégiennes, étudiantes, ouvrières, agricultrices, employées, cadres ou cheffe d’entreprise, artistes, comédiennes, chanteuses, retraitées ou sans emploi, elles ont entre entre 12 et 84 ans, et habitent les centres des grandes villes, les zones rurales ou les banlieues parisiennes. 

Son livre, pédagogique, explore toutes les formes que peuvent prendre les violences faites aux femmes : préjugés de genre à l’école ; harcèlement de rue ; sexisme ; dévalorisation, invisibilisation et harcèlement dans le monde du travail – qui reste « un environnement masculin, pensé par et pour les hommes », souligne la journaliste ; violences conjugales ; cyberharcèlement ; viol (et la culture du viol qui imprègne encore notre société et nos institutions). De ces 100 heures de conversation, la journaliste a tiré l’analyse d’un « système » généralisé de domination. Elle démontre que les inégalités se creusent dès l’école maternelle.

Lors de son enquête, Astrid de Villaines a constaté la réticence de nombre de ses interlocutrices et de plusieurs institutions les accompagnant à s’exprimer, notamment à visage découvert. Elle juge cette peur « anormale dans un climat de prétendue libération de la parole » et « révélatrice du couvercle qui s’est toujours refermé, après les sursauts de lucidité ». « Chaque fois, le même triptyque : on découvre, on s’insurge, on oublie », déplore-t-elle.

Retrouvez aussi l’intervention d’Astrid de Villaines dans notre émission « MediapartLive » en juillet 2018.

Astrid de Villaines, Harcelées. Enquête dans la France des violences faites aux femmes, Plon, mars 2019, 227 pages, 17 €.

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