A Juhapura, en Inde, un mur sépare les hindous des musulmans

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Le probable futur premier ministre de l'Inde a, pendant douze ans, favorisé la ghettoïsation des populations musulmanes dans l'État qu'il dirigeait, au nom d'une idéologie extrémiste hindoue. De notre envoyé spécial à Ahmedabad (Inde)

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Venez, je vais vous emmener voir ce qu’on appelle la frontière », annonce Asif Khan, avant de nous guider vers sa voiture. Nous sortons de l’école flambant neuve dont il est le directeur et nous engageons prudemment sur des rues défoncées qui n’ont jamais vu une once de goudron. Le véhicule cahote, évite les gravats et les tas d’ordures. Dans de nombreuses régions du monde, ce genre d’environnement est monnaie courante. En Inde, c’est plus surprenant, surtout dans la cinquième plus grande ville du pays, dans une des régions les plus riches, le Gujarat.

Asif continue de rouler, soulignant du doigt et de la parole le contraste entre les bâtiments proprets, en bon état, et pour certains cossus et modernes, et les rues qui s’apparentent à celles d’un bidonville : « En période de mousson, c’est atroce : il y a cinquante centimètres d’eau partout et pas d’égouts pour l’évacuer ! » Tout d’un coup, une route goudronnée surgit. « C’est parce qu’elle conduit à l’usine de traitement d’eau », peste Asif. « Une usine qui ne devrait d’ailleurs pas être là car la réglementation impose qu’elle soit à 10 kilomètres de toute habitation en raison de la pollution qu’elle occasionne… »

Le quartier de Juhapura © Thomas Cantaloube Le quartier de Juhapura © Thomas Cantaloube

Il y a malheureusement une sombre logique qui explique cette étrange situation, ces contrastes saisissants. Le quartier de Juhapura, au sud-ouest de la ville d’Ahmedabad, est tout simplement devenu un ghetto depuis douze ans. Non pas une enclave reposant sur une division de classe sociale ou, comme souvent en Inde, de caste, mais sur une distinction religieuse. Juhapura est un ghetto musulman. « On habite tous ici parce qu’on se sent en sécurité en faisant nombre », justifie Asif Khan. « Et puis de toute manière, personne ne voudrait nous louer un logement ailleurs… »

Dans l’imaginaire populaire ou les récits optimistes, l’Inde est cette gigantesque démocratie où, bon an mal an, toutes les religions, toutes les ethnies, toutes les classes sociales et toutes les castes vivent en harmonie. La réalité est bien différente, plus rude et plus violente. Que les musulmans soient ostracisés, ce n’est pas nouveau non plus, car la partition des Indes en 1947, qui aboutit à la scission, sur une base religieuse, entre l’Inde et le Pakistan, provoqua de 200 000 à un million de morts. Les musulmans restés en Inde, longtemps plus nombreux que ceux vivant au Pakistan, sont souvent perçus comme des traîtres à la nation, voire comme une « cinquième colonne ». Des pogroms, généralement baptisés du terme plus pudique « d’émeutes », ont toujours émaillé l’histoire récente de l’Inde, en particulier dans les années 1980 et 1990. Mais ce qui se joue aujourd’hui à Ahmedabad et au niveau national revêt une nouvelle signification.

En février 2002, un wagon de train qui comprend des militants religieux hindous revenant d’une célébration religieuse sur le site controversé d’Ayodhya prend feu, non loin d’Ahmedabad. La rumeur se répand que ce sont des musulmans qui l’ont incendié – une enquête ultérieure démontrera que ce n’est pas le cas. Dans tout l’État du Gujarat, des hindous prennent les armes et se mettent à massacrer des musulmans. Pour la première fois, ces violences se répandent jusque dans les villages. Elles durent trois jours, durant lesquels la police n’intervient pas et va parfois jusqu’à appuyer les émeutiers. Au bout du compte, on dénombre 1 100 morts, aux trois quarts des musulmans. Depuis, une cinquantaine d’enquêtes locales et internationales ont été menées, qui ont presque toutes conclu que ces massacres, dont l’agressivité fut sans précédent, ont été tolérés voire facilités par le gouvernement du Gujarat. Or, qui était le chef du gouvernement de l’époque ? Narendra Modi, l’homme qui a toutes les chances de devenir le prochain premier ministre indien à l’issue des élections d’avril-mai 2014 (lire ici notre portrait).

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