La route et les grands travaux ouvrent la voie à la déforestation amazonienne

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Comme dans les années 70, les grands travaux sont présentés comme une solution économique miraculeuse. Parmi eux, les routes sont des ouvrages centraux et indispensables dans le processus politique de déforestation, et la BR-319 représente l’une des plus graves menaces actuelles pour l’Amazonie.

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Realidade (Brésil).– Trois gros engins et à peine plus d’ouvriers aplanissent la terre cahoteuse de la BR-319, non loin de Realidade. Dans l’attente d’un bitumage en règle, des travaux d’entretien du même genre sont menés régulièrement sur son parcours depuis 2015. En Amazonie, tout est une question de signal, et celui-là a aiguisé les appétits des acteurs de la déforestation.

Les quelque 900 km qui relient Porto Velho à Manaus sont en partie goudronnés, mais une longue langue de terre de 450 km se transforme en enfer boueux impraticable durant la saison des pluies. Construite en 1976 par le régime militaire pour des raisons stratégiques, cette route sous-utilisée a été fermée en 1988 et abandonnée aux voyageurs les plus inconscients. L’entretien de la ligne téléphonique qui la longe a empêché que la forêt ne reprenne ses droits.

Les travaux d'entretien en cours sur la BR-319. © Photo Jean-Mathieu Albertini pour Mediapart Les travaux d'entretien en cours sur la BR-319. © Photo Jean-Mathieu Albertini pour Mediapart

Dans le courant des années 2010, un patient lobbying s’est structuré, jusqu’à devenir une promesse de campagne de Jair Bolsonaro. L’actuel vice-président, le général Mourão, dont la famille est originaire du coin, a même juré de « manger son béret » si le projet n’était pas mené à bien. « Il n’y a rien d’approuvé, ni étude de viabilité économique, ni étude d’impact sur l’environnement ou les territoires autochtones... Ce sont des travaux qui n’ont suivi aucune procédure », dénonce Lucas Ferrante, de l’institut national de recherche d’Amazonie (Inpa).

Le gouvernement espère malgré tout commencer à goudronner en 2022.

À Realidade, on attend l’asphalte avec impatience. Les 30 kilomètres bitumés par le passé ont excité l’attente des habitants qui rêvent déjà d’un boom économique à venir et d’une amélioration des services publics. Dans un boui-boui poussiéreux, une plaque défend « le droit d’aller et venir, pour la BR-319 ! ». On retrouve le même autocollant un peu partout, notamment à l’arrière d’un bus appartenant à l’entreprise d’un sénateur de Rondônia, fervent soutien du bitumage.

À Manaus comme à Porto Velho, les politiciens enthousiastes au projet ne manquent pas. En début d’année, durant la pénurie d’oxygène qui a touché Manaus ravagée par la pandémie, certains ont tenté de faire le lien entre le drame sanitaire et l’état déplorable de la route qui aurait empêché l’approvisionnement en oxygène. « Une aberration », selon Lucas Ferrante, alors que la situation a été causée par une gestion catastrophique. « Au-delà de cette crise, cette route ne fera pas de miracle pour la santé comme l’avancent certains. Alors que si cet argent était injecté dans le budget des municipalités, ce serait autrement efficace... »

Mais l’inauguration dune route est bien plus payante politiquement, tout particulièrement en Amazonie où les infrastructures sont déficientes. Cest lune des raisons qui poussent Jair Bolsonaro à étrenner régulièrement des tronçons d’à peine quelques kilomètres aux quatre coins du pays.

L’impact principal n’est pas les travaux, mais leurs conséquences incontrôlables...

Philip Fearnside, chercheur à l’Inpa

La BR-319, promesse de solutions miracles à des problèmes chroniques, représente surtout la certitude d’une catastrophe écologique majeure. « L’Amazonie a atteint sa limite tolérable de déforestation. Si rien n’est fait, la forêt ne sera plus en capacité de se régénérer. Cette route menace l’un des derniers grands blocs préservés d'Amazonie, ça peut être le point de non-retour », explique Philip Fearnside, également chercheur à l’Inpa. L’humidité nécessaire à l’équilibre de cet écosystème est générée par la forêt elle-même qui, sans cela, peut petit à petit devenir une savane.

Une catastrophe pour l’humanité et plus directement pour le Brésil, car les « fleuves volants », les nuages générés par l’humidité de la forêt, apportent les pluies dans le sud du pays... Les défenseurs de la BR-319 assurent qu’elle n’aura que peu d’impact environnemental car il s’agit juste de la goudronner. Un mensonge de plus pour Philip Fearnside, car « l’impact principal n’est pas les travaux, mais leurs conséquences incontrôlables… »

L'arrivée à Realidade par la BR-319. © Photo Jean-Mathieu Albertini pour Mediapart L'arrivée à Realidade par la BR-319. © Photo Jean-Mathieu Albertini pour Mediapart

« Comme lors de sa construction, goudronner cette route est avant tout un projet politique, il n’y a aucune viabilité économique. Le transport de marchandises par le fleuve, plus sûr, revient moins cher », continue Lucas Ferrante. En réalité, la BR-319 ouvre une nouvelle frontière et permet de lier « l’arc de la déforestation » (qui s’étend au sud de la région, traversant le Brésil d’est en ouest) au cœur de l’Amazonie. Pour Ferrante, « il n’y a pas de justification sinon celle de servir l’économie de la destruction. C’est la porte d’entrée rêvée pour les grileiros. »

Les grileiros, les voleurs de terres publiques, sont des acteurs centraux du processus de déforestation. Leur nom vient de l’époque où ils utilisaient des grillons qu’ils laissaient pourrir sur des papiers falsifiés pour leur donner un aspect ancien. Leurs techniques ont évolué mais le but reste le même. Sans rien s’interdire, les grileiros visent surtout les cibles faciles, les 57 millions d’hectares de terres en Amazonie appartenant à l’État, mais dont le statut n’a pas été déterminé. C’est cette avidité pour la terre qui structure la base de la déforestation.

Le plus souvent, les grileiros travaillent comme les madeireiros ou en partenariat avec eux. Ils extraient le bois tout en délimitant les terres qui les intéressent. Ensuite, ils tentent de les régulariser, ou du moins de leur donner l’apparence d'une certaine légalité, en falsifiant des documents. « Il y a de la corruption au sein de l’Incra, l’institution chargée des questions agraires, mais il s’agit aussi d’une orientation politique », explique Lucas Ferrante.

Jair Bolsonaro et le président de l’Assemblée, Arthur Lira, cherchent à favoriser les grileiros, notamment en utilisant le récent projet de loi « 2633 ». Même si ces projets ne passent pas toujours, ils encouragent les voleurs de terres qui anticipent un possible changement dans la législation ou une amnistie partielle.

Une parcelle déboisée attend d'être brûlée dans la zone d'influence de la BR-319. © Photo Jean-Mathieu Albertini pour Mediapart Une parcelle déboisée attend d'être brûlée dans la zone d'influence de la BR-319. © Photo Jean-Mathieu Albertini pour Mediapart

Pour les trafiquants de bois, la route permet d’accéder plus facilement à de nouvelles zones vierges. Joesley, qui travaille dans le bois, reconnaît d’ailleurs qu’on « nous accuse de tous les maux car on ouvre des voies secondaires qui sont utilisées par les autres ». Vues du ciel, ces avancées sur la forêt ressemblent à un poisson décharné. Par leurs incursions, les madeireiros facilitent le travail des grileiros en fragilisant la forêt.

Une zone boisée ne vaut rien aux yeux des spéculateurs. Il faut tout raser dans l’espoir de vendre à un meilleur prix aux éleveurs, puis, dans un deuxième temps, aux grands agriculteurs qui viennent s’installer dans le sillage des pionniers. Bien rodé, le modèle se répète depuis des décennies en Amazonie.

De ce fait, quand une région a le potentiel pour être valorisée, comme dans le cas de la BR-319, la déforestation augmente. Aux alentours de Realidade, les seules terres préservées le long de la route appartiennent à l’armée qui en interdit l’accès, le reste est en friche ou occupé par des vaches ruminant au milieu de restes d'arbres calcinés. Ici, les prix explosent, assure Luciano, un paysan qui explique en avoir fait les frais : « Sans papier officiel, un grand propriétaire m’a expulsé du terrain que j’avais acheté à son père dès l’annonce des travaux. Vu les prix, je n’ai pu acheter qu’à 7 km de la route, mais ça ne cesse d’augmenter et j’ai peur qu’on ne m’expulse de là aussi... »

Reste que les spéculateurs n’ont pas toujours le nez creux, et, souvent, la forêt rasée est délaissée. En Amazonie, 40 millions d’hectares de terres dégradées sont à l’abandon.

En compensation des dégâts causés par de grands travaux, l’État implante généralement de nouvelles zones protégées. Le long de la BR-319, on en compte désormais 25. On parle alors de « zone blindée », mais face à l’opiniâtreté des acteurs de la déforestation, la stratégie est insuffisante. Dautant que le soutien politique apporté à ces grands travaux permet de modifier ou contourner la législation environnementale. Dernière exemple en date, le vote en première lecture du projet de loi « 3729 », qui assouplit drastiquement le processus d’étude d’impact environnemental.

Sans même être en contact avec la BR-319, le territoire apurinã, situé à une cinquantaine de kilomètres, est affecté par son rayon d’influence. Menacé de mort, Valdomiro Apurinã n’a de cesse de dénoncer depuis six ans la construction d’un chemin clandestin qui longe son territoire : « Au-delà des envahisseurs, ces travaux assèchent nos ruisseaux et tuent les poissons qui y vivent, base de notre alimentation... »

Avec la pandémie, les travaux financés en partie par la mairie de Tapauá se sont intensifiés sans parvenir, pour le moment, à faire la jonction entre cette petite ville située en bord du fleuve Purus et la BR-319. Ce tracé peut ouvrir la voie à l’AM465, une route idéalisée par l’État d’Amazonas, dont les garde-fous environnementaux sont encore plus faibles qu’au niveau fédéral.

Cette artère est perçue comme stratégique alors qu’un projet d’exploitation de gisements de gaz et de pétrole cherche à s’installer dans la région.

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