Immigration : les mères tunisiennes contre le «cimetière marin»

Par

Depuis un an, des Tunisiennes se battent pour obtenir des informations sur leurs fils disparus après avoir voulu franchir la Méditerranée. Sit-in, manifestations : elles multiplient les actions. Entretien avec la philosophe italienne Federica Sossi, professeur à l’université de Bergame, féministe et engagée dans ce combat.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

À la suite de la révolution qui a abouti au départ de Ben Ali, environ 40 000 Tunisiens ont tenté de rejoindre l’Europe en traversant la Méditerranée. Selon les estimations du Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), au moins 1 500 personnes sont mortes aux portes de l’Union européenne en 2011, faisant de cette mer un cimetière migratoire. Des Tunisiens, mais également des ressortissants d’Afrique sub-saharienne fuyant la Libye en guerre y ont trouvé la mort.

Des mères de migrants tunisiens se mobilisent depuis un an pour obtenir, auprès des autorités de leur pays et du gouvernement italien, des informations sur leurs fils disparus. En vie ou mort, elles veulent savoir. Sit-in, manifestations : elles multiplient les actions. L'une d'entre elles a récemment été hospitalisée après s'être immolée par le feu.

Tout en exprimant leur douleur, ces femmes dénoncent les politiques migratoires européennes. Leur mouvement s’inscrit dans une histoire des luttes rappelant celle des mères argentines de la place de Mai. Entretien avec la philosophe italienne Federica Sossi, professeur à l’université de Bergame en Italie, féministe et militante engagée auprès de ces mères. Elle anime le site Storie migranti où sont rassemblés en plusieurs langues des récits de migrants.

Quelle est la genèse de la mobilisation des mères tunisiennes à la recherche de leurs fils disparus ?

Les mères et les familles ont commencé à s’organiser quand elles n’ont plus eu de nouvelles de leurs fils. Depuis mai 2011, elles font plusieurs fois par semaine des sit-in et des manifestations à Tunis. Elles brandissent les photos de leurs enfants et demandent à être reçues par les autorités. Des actions sont aussi organisées à Sfax et dans plusieurs villes en Italie. Ces femmes viennent des périphéries pauvres de Tunis, de Sfax et de l’intérieur du pays. Elles n’ont jamais cessé de se mobiliser. À tour de rôle, par groupe de 5 à 30, elles se rendent avenue Bourguiba ou devant les ministères de la capitale tunisienne, surtout le ministère des affaires sociales où se trouve le secrétariat général à l’immigration.

Da una sponda all'altra: vite che contano © Patrizia Mancini

Que demandent-elles ?

Leurs fils ont quitté la Tunisie juste après la révolution. Elles veulent savoir ce qu’ils sont devenus. Entre 300 et 350 personnes sont portées disparues, c’est-à-dire que leurs corps n’ont pas été récupérés et qu’on n’a pas retrouvé la trace de leurs embarcations. Six bateaux, partis les 1er, 14 et 29 mars, ainsi que le 29 avril (deux bateaux) et le 5 mai 2011, sont concernés. Il est possible qu’ils aient fait naufrage et qu’il n’y ait pas de survivants, mais il est aussi possible que certains soient arrivés puis enfermés dans des centres de rétention. Les mères veulent croire qu’ils sont vivants, d’autant que quelques-unes disent les reconnaître sur des vidéos tournées en Italie sur l’île de Lampedusa et à Manduria, dans les Pouilles.

Comment les avez-vous rencontrées ?

Je fais partie d’un groupe de féministes italiennes qui s’appelle 25-11, en référence à la date d’une action que nous avons menée en 2009 pour soutenir une femme nigérienne détenue dans le centre de rétention de Milan. Cette femme avait dénoncé les tentatives de viol de la part du chef de police de ce centre. Nous avions déployé une banderole où nous avions écrit : « Dans les centres de rétention, la police viole les femmes ». La réponse de la police, pour enlever cette inscription, a été de nous frapper.

En juin, août et septembre 2011, plusieurs d’entre nous sommes allées en Tunisie. Nous avons rencontré les familles à la Ligue des droits de l’homme, à Tunis. On a compris qu’elles se connaissaient et qu’elles avaient déjà organisé des sit-in et des manifestations, mais que l’ex-gouvernement provisoire ne s’intéressait pas à elles. Dès septembre, elles avaient rédigé une liste avec les noms des disparus.

Pour que les choses bougent, ces femmes devaient se faire entendre au-delà de la Tunisie. Pour cela, il fallait interpeller les autorités italiennes et européennes, c’est-à-dire les États responsables de cette politique de contrôle des migrations qui fait disparaître, efface les personnes qui traversent leurs frontières. Depuis dix ans, la Méditerranée est devenue un cimetière marin.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale

Réalisé au téléphone vendredi 25 mai 2012, cet entretien avec la philosophe, féministe et militante italienne Federica Sossi ouvre une série d'articles sur la Méditerranée, cimetière migratoire. En 2011, selon les estimations du HCR, au moins 1 500 migrants ont péri lors de naufrages en traversant cette mer. Dans le sillage de la révolution tunisienne et de la guerre en Libye, environ 50 000 personnes ont tenté ce passage. Au risque de leur vie car l'entrée dans l'Union européenne leur est impossible par ailleurs, en raison du durcissement généralisé des politiques d'immigration. En toile de fond de cette série : le projet Boat4People initié par de multiples associations africaines et européennes engagées en faveur des droits des étrangers et dont l'objet est d'alerter les opinions publiques et de dénoncer cette hécatombe aux portes de l'UE.