Dans les villes FN, les relations tumultueuses avec la presse locale

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Deux ans après l'élection de dix maires Front national, comment travaille la presse locale dans les villes ? Si dans certaines communes les relations sont apaisées, dans celles dirigées par des figures du parti, la cohabitation est difficile : médias boycottés, attaques personnelles, flot de droits de réponse. Plusieurs maires ont opté pour une « communication directe » avec leurs propres “médias”.

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Dans les années 1990, la presse quotidienne régionale (PQR) s’était érigée en contre-pouvoir face aux ennuis judiciaires et mauvaises gestions des mairies frontistes. Vingt ans plus tard, alors que l’extrême droite est au pouvoir dans 14 villes, et que le Front national poursuit sa stratégie de « dédiabolisation », comment la presse locale travaille-t-elle dans ces communes ? Quelles relations entretient-elle avec la municipalité frontiste ? Réserve-t-elle un traitement particulier au FN ? 

Mediapart a posé la question aux journalistes et aux maires (lire notre boîte noire)Si dans plusieurs villes les relations sont apaisées, dans celles dirigées par des figures du parti, la cohabitation est difficile. Passé l'état de grâce, les relations se sont dégradées après les premières difficultés des maires : médias boycottés, journalistes attaqués personnellement, insultes, flot de droits de réponse, et parfois des batailles judiciaires. Plusieurs maires ont opté pour une « communication directe » avec leurs propres “médias”.

  • Fréjus (Var)

À Fréjus, la plus grosse ville FN avec 53 000 habitants, c’est David Rachline, étoile montante du parti et sénateur du Var, qui est aux manettes. Le maire est investi d’une mission nationale : servir de vitrine au Front national, dans cette cité varoise où son prédécesseur UMP a beaucoup déçu. Dès le début de son mandat, Rachline a refoulé plusieurs journalistes de médias nationaux (ici et ). « La presse locale est autorisée, pas la presse nationale », avait justifié l'un de ses collaborateurs.

Le journaliste de Var-Matin à Fréjus, Éric Farel, le reconnaît d’emblée : « Les dix-huit premiers mois, je n’ai pas eu de problèmes avec David Rachline. On avait des relations qui m’ont même valu d’être taxé de “pro-FN”. C’est compliqué quand on tient la rubrique politique, on est en contact permanent avec la municipalité, ce n’est pas “on défonce les élus et on repart”, nous on retourne en conseil municipal, et se faire insulter tout le temps est fatigant. J’ai toujours dit à mes équipes d’avoir des relations normalisées avec le FN, de ne pas les caricaturer. »

Mais le journaliste a vu « la situation changer quand le maire a fait venir une nouvelle équipe de communication composée de quatre anciens de Var-Matin. On a commencé à avoir de moins en moins d’infos. Le journal municipal, bimensuel, est devenu mensuel. Leur intention était de se passer de la presse locale, de préférer la propagande à l’information ». « David Rachline n’accepte pas la contradiction, estime Patrice Maggio, rédacteur en chef de Var-MatinIl veut communiquer directement avec le journal municipal et les réseaux sociaux. Nous, on ne rentre pas dans l’arène. »

Contacté David Rachline a refusé de répondre à nos questions.

David Rachline, maire de Fréjus, et Steeve Briois, maire d'Hénin-Beaumont, au congrès du FN à Lyon, en novembre 2014 © Reuters David Rachline, maire de Fréjus, et Steeve Briois, maire d'Hénin-Beaumont, au congrès du FN à Lyon, en novembre 2014 © Reuters

C’est paradoxalement après le rassemblement pour Charlie Hebdo, où le maire avait défendu la liberté de la presse, que s’est produit « le premier gros couac, raconte Éric Farel. Notre photographe a été refoulé d’un nouveau local municipal. “Si le sujet est polémique, pas de photo. Sinon, c’est ok”, nous a expliqué la mairie. » 

Les relations se sont tendues davantage encore après que la préfecture a retoqué le projet de Surf Academy du maire, dont Mediapart avait révélé les dessous. David Rachline, qui avait refusé de répondre aux questions de France 3 Côte d’Azur sur le sujet, n’a pas apprécié de voir la chaîne débarquer au conseil municipal. « Je les avais prévenus de notre venue, raconte la journaliste, Nathalie Layani. Ils nous ont menacés plusieurs fois d’expulsion au prétexte de l’emplacement de notre caméra. On a réussi à interroger le maire à la sortie, il n’a pas aimé notre question. » Cela a valu à notre consœur un communiqué la mettant personnellement en cause et intitulé « Nathalie Layani salit notre ville ». La direction de la chaîne a dénoncé des accusations « diffamatoires ».

De son côté, Var-Matin, après avoir relaté le mécontentement suscité par plusieurs projets municipaux, a vu les noms de deux de ses journalistes publiés dans le journal municipal. Froissé par deux billets du quotidien (ici et ) consacré à son comportement avec les médias, David Rachline a décidé de boycotter Var-Matin. Dans un communiqué, début juin, le maire fustige « un journalisme aux relents de totalitarisme », une « manipulation », des « pratiques de désinformation » et annonce son « choix […] d’une communication directe avec nos administrés »

Le syndicat national des journalistes (SNJ) a dénoncé « ces sorties de route [qui] sont le énième épisode d'une conception bien peu démocratique » de la part du maire, lequel « affiche avec satisfaction sur les réseaux sociaux l'ensemble de ses passages médiatiques, mais voudrait dans le même temps que la presse soit juste le canal officiel de sa pensée, sans critique, enquête et contrepoint. »

Var-Matin continue cependant de le solliciter par texto avant chaque article. Mais le journal a marqué le coup avec un édito. Le rédacteur en chef Patrice Maggio y dénonce la « parole confisquée » à Fréjus, en faisant le parallèle avec l’expérience frontiste à Toulon, en 1995, qui a conduit au « repli sur soi » et au « manque de transparence ».

Les années FN à Toulon, Patrice Maggio s’en souvient bien. « À l’époque, on avait eu une démarche journalistique qui avait été suivie par d’autres, on échangeait beaucoup avec les rédactions des autres villes FN, Orange, Vitrolles. On estimait que le FN ne serait pas battu sur le terrain des valeurs mais sur sa capacité de gérer ses villes. Beaucoup d'élus étaient là par hasard, sans expérience de gestion. Je ne voulais pas tordre la réalité, j’allais à leur contact, ils avaient besoin de communiquer. Je me suis créé un gros réseau interne et, quand ils ont commencé à se diviser, j’ai pu sortir beaucoup d’informations, de documents accablants. Jean-Marie Le Chevallier (le maire FN – ndlr) ne réagissait quasiment jamais publiquement, mais faisait la chasse aux sources. »

Pour le journaliste, « on retrouve déjà cette situation de divisions à Cogolin », autre ville FN varoise, et « dans un an, ce réseau de sources existera à Fréjus. Les deux premières années, les maires FN mangent leur pain blanc car ils ont été choisis, les gens veulent les laisser faire leurs preuves. Après deux ans, les doutes commencent. On voit déjà que les oppositions se structurent. »

Éric Farel, lui, a été surpris par les réactions des lecteurs : « J’avais peur qu’on se coupe d’une partie importante de notre lectorat, qui vote FN. Mais on a reçu plus de messages de sympathie que de critiques. Cette position du FN à notre égard a confirmé des choses que je ne soupçonnais pas. Je me disais “ce sont des élus comme les autres”, j’ai été un peu naïf. »

  • Le Pontet (Vaucluse)

Joris Hébrard, maire du Pontet © Ville du Pontet Joris Hébrard, maire du Pontet © Ville du Pontet
« Dans le Vaucluse, l’extrême droite, on connaît, on pratique depuis longtemps », explique d’entrée Alain Roux, le directeur départemental des éditions de Vaucluse-Matin et du Dauphiné libéré. En 1995, Jacques Bompard a conquis Orange. Treize ans plus tard, sa femme, Marie-Christine Bompard, a emporté Bollène, une ville voisine. En 2012, Marion Maréchal-Le Pen a gagné la circonscription de Carpentras. Deux ans plus tard, aux municipales, Le Pontet et Camaret-sur-Aigues sont tombées à l’extrême droite. La porosité entre droite et extrême droite n’a cessé de croître dans le département, au point que le FN y réalise ses meilleurs scores.

« Notre choix, c’est de ne pas traiter différemment les communes FN : ne pas stopper notre couverture, ne pas leur rentrer dans le lard, résume Alain Roux. On fait notre travail, et on ne nous empêche pas de le faire. Dans nos contenus publicitaires, on a des clients institutionnels, mais si on perd de la pub, tant pis. »

Pour Vaucluse-Matin, Le Pontet n’est pas la priorité. « C’est une petite commune (17 000 habitants – ndlr), qui ne prend pas trois pages dans le journal, admet Alain Roux. Le maire répond à nos questions, il n’y a pas de problèmes. Ce serait peut-être différent s’il était maire d’Avignon… » Le journaliste explique avoir « davantage de problèmes avec d’autres mairies (non FN – ndlr) du département », « ou à Orange en 1995 ». « C’était très tendu, se souvient-il. Des droits de réponse permanents, des procès, les journalistes considérés comme des ennemis. Une consœur avait été collée au mur par des gros bras du FN au moment de la profanation du cimetière juif de Carpentras. »

Sous couvert d'anonymat, un journaliste glisse que les rapports entre le parti frontiste et la presse locale sont plus complexes : « Pour la PQR, le FN fait vendre du papier. C’est dit dans les rédactions. Pour les chefs, c’est comme les faits divers. Parfois, il n’y a rien, pas de fond, et on relate quand même. Si vous creusez un peu les mesures proposées, que vous démontrez que ce sont des effets d’annonce, c’est repris par la chefferie. Ils gardent des titres accrocheurs. » 

« Comme nous n’avons rien à attendre de la presse, nous sommes  à l’aise avec elle », explique à Mediapart le directeur de cabinet du maire, Xavier Magnin, qui affirme que l'édile « entretient d’excellents rapports avec les correspondants » locaux. Mais « dans les cas, malheureusement nombreux, où les professionnels de la presse manqueraient d’objectivité, nous n’hésitons pas à faire valoir nos droits de réponse », et à utilser « otre bulletin municipal, notre site internet ou les réseaux sociaux » quand ils ne sont pas diffusés (lire sa réponse intégrale dans notre "Prolonger").

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Mise à jour: cet article a été actualisé le 21 juin avec les communiqué du Syndicat national des journalistes (SNJ) sur la situation de la presse à Fréjus (ici et ).

Sur les quatorze villes d'extrême droite, nous avons retenu les huit principales villes FN (ou soutenues par le FN). Leurs maires ont tous été sollicités. Fabien Engelmann a accepté une interview, Steeve Briois, Julien Sanchez et le directeur de cabinet de Joris Hébrard nous ont répondu par mail (lire sous l'onglet Prolonger), David Rachline s'est contenté d'un « Non merci », Robert Ménard a refusé l'interview.

Nous avons demandé à quatorze journalistes locaux de raconter leur travail au quotidien, leur traitement du Front national, leurs relations avec les élu.e.s frontistes, les réactions (ou absences de réactions) à leurs articles. Trois d'entre eux ont souhaité témoigner sous anonymat, certains pour préserver leur travail au quotidien avec le FN, d'autres par rapport à leur direction. Cités dans l'article, Pascal Wallart, Éric Farel, Mehdi Gherdane et Maxime Fieschi sont par ailleurs les auteurs du livre Ma ville couleur bleu marine (novembre 2015, Flammarion), récit du « vrai visage du FN au pouvoir ».

*À la tête de l'agence du Midi-Libre à Béziers, Arnaud Gauthier nous a répondu au moment où il passait la main à son adjoint le temps d'un congé sabbatique de six mois.

Depuis 2012, Mediapart et ses journalistes font l'objet d'une interdiction d'accès du Front national à tous ses événements publics (les détails ici et ).