Carolin Emcke, essayiste: «Le moteur franco-allemand est un objet qui n'a pas de sens»

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Carolin Emcke est philosophe et grand reporter pour Die Zeit. Intellectuelle touche-à-tout, elle anime de nombreux débats culturels à Berlin. Dans l'entretien qu'elle nous a accordé, elle parle de sa vision de la France. Et du passé nazi, qui fait que, dans tous les pays musulmans qu'elle visite, elle passe d'emblée pour quelqu'un qui «déteste les Juifs».

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Carolin Emcke est née en 1967. Elle a étudié la philosophie à Francfort avec Jürgen Habermas, a suivi un cursus d'histoire et de sciences politiques à Londres et Harvard. Elle a travaillé au magazine Der Spiegel comme grand reporter, où elle a couvert les conflits en Afghanistan, au Pakistan, au Kosovo, en Irak. Depuis 2007, elle écrit des reportages dans l'hebdomadaire Die Zeit. Elle a publié en 2008 Stumme Gewalt, un livre sur la Fraction armée rouge. Entretien chez elle, à Berlin.

 

Quelles images associez-vous à la France?

La France charrie dans l'esprit d'un Allemand un imaginaire très fort. C'est un pays cultivé, élégant, où l'on se sent bien. Quand j'arrive à Paris, je me sens tout de suite heureuse. La France est très souvent associée à Paris. Cet imaginaire est un peu ambivalent, on se dit par exemple que la France est un pays arrogant. Dès que je suis à Paris, je ne peux d'ailleurs pas m'empêcher de me dire que moi aussi, je serais arrogante si j'y vivais.

 

Paris est le centre de l'Europe, c'est évident. Berlin, ma ville, est très différente. C'est le seul endroit en Allemagne où je ne me sens pas étrangère. Cette rudesse, ces blessures de l'histoire encore ouvertes, cette laideur: Berlin est la seule ville allemande où je peux habiter, aucune autre ne serait vivable pour moi. La vieille bourgeoisie en est absente, soit parce qu'elle a été massacrée, soit parce qu'elle n'est jamais restée, et cela permet à cette ville de ne pas observer les conventions.

 

Pour moi, la France, c'est aussi un paysage littéraire avec des auteurs qui me sont essentiels. Jean-Paul Sartre, Michel Foucault, Emmanuel Levinas, Tzvetan Todorov [son blog, sur Mediapart]... Et Marcel Proust. Il a changé ma vie.

 

Pourquoi?
Proust a révolutionné la littérature. Ce style, cet art de l'observation, cet art de décrire la foison des associations d'idées, les souvenirs, les sentiments... Proust fait partie de ces figures de la philosophie et de la littérature que j'associe intimement à la France. Même s'il y a un certain nombre d'auteurs dans lesquels je ne me suis jamais plongée, comme Louis-Ferdinand Céline par exemple.

 

Les intellectuels français sont-ils connus ici?

Oui, certains. La philosophie critique d'Alain Badiou est très commentée. On le cite, on l'invite à des lectures. De même que Jacques Rancière. On les voit cependant un peu moins qu'avant dans les médias allemands. La génération de Jürgen Habermas ou de Jacques Derrida était très présente dans certains journaux de gauche, Die Zeit ou la Süddeutsche Zeitung. Ils publiaient des colonnes parfois très philosophiques, mais aussi plus grand public sur des sujets d'actualité. Et puis leurs successeurs, ceux qui ont aujourd'hui 50-55 ans, ont eu du mal à avoir la même surface dans les médias. Ils étaient peut-être plus politisés, je crois surtout en réalité qu'ils ne se sont pas autant mêlés au débat public. Ils n'ont pas pris leur place. En France, j'ai l'impression que certains intellectuels sont quand même un peu plus présents dans le débat public que chez nous.

 

Vous connaissez pourtant le rapport un peu compliqué de notre président de la République avec les intellectuels?

Oui, bon... votre président est clairement un problème.

 

Quelle image avez-vous de la France actuelle, celle de Nicolas Sarkozy?
Nicolas Sarkozy et Angela Merkel représentent deux façons tellement opposées de faire de la politique. D'un côté vous avez ce président qui brasse de l'air comme un ventilateur, et de l'autre, Angela Merkel, une femme qui me semble absolument dépourvue de toute conception du politique. Une figure étonnante, qui semble venir de nulle part, comme si elle n'avait aucune racine. Merkel a l'air tellement insensible, comme si elle était immunisée contre le monde. Sarkozy, c'est absolument le contraire! Cette pulsion qu'il a en lui, comme s'il était tiré par quelque force extérieure! Merkel, elle, freine des quatre fers, comme si elle refusait absolument de se laisser entraîner...

 

Le moteur franco-allemand existe-t-il vraiment?

Je crois que ce fameux moteur franco-allemand que Sarkozy et Merkel tentent d'incarner est considéré comme une abstraction par les Allemands de la rue. Pour les intellectuels, c'est un objet qui n'a pas de sens. En revanche, je peux vous dire que ce qui se passe en France sur le terrain social est ici regardé avec beaucoup d'attention par une grande partie de la gauche : les manifestations, ces patrons retenus dans les usines, les luttes sociales... Beaucoup d'observateurs, beaucoup de salariés regardent ce qui se passe chez vous. Moi aussi, je suis particulièrement attentive à la culture sociale en France. Même si j'ai un peu de mal quand certains intellectuels anti-mondialisation français de gauche flirtent avec un discours xénophobe...

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