« Congo hold-up » : après nos révélations, le choc et l’embarras

Les 150 articles et rapports publiés par Mediapart et ses partenaires sur les détournements de fonds en République démocratique du Congo ont eu un impact important. Mais ils ont aussi plongé la classe politique congolaise dans l’embarras, démontrant la position ambiguë du nouveau président Félix Tshisekedi.

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Clap de fin pour « Congo hold-up ». Au fil des 22 articles publiés par Mediapart en trois semaines, auxquels s’ajoutent plus de 130 autres chez nos partenaires internationaux, cette enquête exceptionnelle a disséqué comme jamais auparavant la corruption, le blanchiment et le pillage des fonds publics en République démocratique du Congo (RDC), notamment au bénéfice de l’ancien président Joseph Kabila et de ses proches.

Relevés bancaires par dizaines de milliers, transactions par millions, ordres Swift, rapports d’audit, documents de la Banque centrale du Congo, de la direction générale des impôts : le plus gros leak d’Afrique est inédit par son ampleur, mais aussi par la richesse et la variété des documents qu’il contient.

C’est ce qui a permis à Mediapart, ainsi qu’à 18 autres médias et cinq ONG, de multiplier les révélations, en apportant un très haut niveau de preuves.

© Simon Toupet / Mediapart

Le consortium « Congo hold-up » a aussi obtenu d’autres documents confidentiels, parlé à des dizaines de sources et arpenté le terrain, en RDC comme en Europe. Notre enquête a donné vie aux millions, en traquant sur les pistes de latérite les engins surfacturés de l’homme d’affaires Philippe de Moerloose, mais aussi en retrouvant un ancien garage qui a permis d’amasser des millions, en suivant les traces d’un yacht de luxe rénové en France, de cargos des îles Féroé remplis d’animaux sauvages, de poissons surgelés, de pagnes multicolores, de flux d’argent atterrissant dans une boutique d’électroménager parisienne et de sociétés offshore ensoleillées : îles Vierges britanniques, île Maurice, Émirats arabes unis.

Nos enquêtes ont eu un impact important, en RDC comme à l’étranger. Mais elles ont aussi plongé la classe politique congolaise dans un grand embarras, avec des réactions minimales. « Congo hold-up » a montré la position ambiguë du nouveau président Félix Tshisekedi, qui n’a manifestement pas encore complètement rompu avec son prédécesseur Kabila, auquel il doit son accession au pouvoir.

Alors que nous avons publié jeudi le dernier volet de cette enquête de longue haleine, voici le résumé de nos révélations.

Nos révélations en cinq minutes chrono

L’ancien président de la République démocratique du Congo (RDC) Joseph Kabila – qui a quitté le pouvoir en janvier 2019 après 18 ans de pouvoir – et ses proches se sont servis directement dans les caisses de l’État. En cinq ans, la famille Kabila et son réseau d’affaires ont détourné au moins 138 millions de dollars appartenant à des entités publiques.

Cet argent provenait de la Banque centrale du Congo, de l’entreprise minière nationale (la Gécamines), du Fonds national d’entretien routier, de la Société nationale des transports et des ports, de l’Assemblée nationale, de la Commission chargée d’organiser les élections et même… des Nations unies.

Il a atterri sur les comptes d’une société-écran contrôlée par le frère et la sœur de Joseph Kabila (Sud Oil), d’une entreprise d’importation alimentaire dirigée par des proches de l’ancien chef de l’État, d’une mystérieuse société portuaire possédée par Joseph Kabila depuis 2015, de six membres de la famille Kabila et leurs sociétés ou encore d’une société textile contrôlée à 60 % par l’un des frères de l’ancien chef de l’État (Francis Selemani).

Joseph Kabila a personnellement bénéficié d’au moins 6 millions de dollars de cet argent détourné, dont une affaire où il semble tout simplement avoir prélevé sa commission.

Ce système de prédation a été rendu possible par la complicité d’une banque, la BGFI, dont la famille Kabila contrôlait la filiale congolaise. La filiale française a fait transiter, en tant que banque correspondante, des dizaines de millions de dollars de transactions suspectes.

Une partie de l’argent a servi à acquérir un arsenal répressif qui a aidé Joseph Kabila à se maintenir au pouvoir deux ans de plus que la durée légale de son mandat.

« Congo hold-up » démontre également, pour la première fois, comment la famille et le premier cercle de Joseph Kabila ont été corrompus par les sociétés d’État chinoises qui ont remporté un contrat minier géant (le « deal du siècle ») de 6,6 milliards de dollars avec la RDC.

Nous avons aussi révélé une affaire susceptible de constituer le plus gros détournement de fonds publics de l’histoire du Congo-Kinshasa : les « avances fiscales » de la Gécamines, l’entreprise minière nationale. Elle a versé 530 millions de dollars d’impôts via la Banque centrale, dont l’Inspection générale des finances n’a pas retrouvé la moindre trace dans les caisses de l’État. Nos documents révèlent qu’au moins une partie a bien été détournée, notamment au profit de sociétés contrôlées par la famille Kabila.

Mais les 3,5 millions de documents bancaires auxquels Mediapart et ses partenaires ont eu accès ne portent pas que sur les Kabila, et pas uniquement sur la RDC.

Nos révélations touchent les principales familles politiques congolaises. Nous avons écrit comment au moins deux des collaborateurs de l’actuel président congolais, Félix Tshisekedi, ont continué de faire des affaires après leur prise de fonction à la présidence, au risque du conflit d’intérêts. Plusieurs ministres toujours en fonction sont cités dans différents volets de notre enquête (notamment ici).

L’ancien gouverneur du Katanga et possible candidat à la prochaine présidentielle, Moïse Katumbi, a lui poursuivi son business minier, alimenté en partie par des contrats publics, en le logeant dans des sociétés offshore.

Sur le plan international, les documents de « Congo hold-up » mettent au jour de possibles réseaux internationaux de blanchiment d’argent, liés à des individus accusés de financement du Hezbollah et à plusieurs hommes d’affaires indiens installés en RDC. Des acteurs économiques français et européens sont directement concernés par nos révélations, comme bénéficiaires de l’un de ces réseaux de blanchiment.

D’autres sociétés françaises ont obtenu des contrats passés sous l’ère Kabila dans des circonstances douteuses, par exemple lors de l’organisation du Sommet de la francophonie à Kinshasa en 2012.

Un homme d’affaires belge, Philippe de Moerloose, s’est enrichi sur les fonds publics de la sixième population la plus pauvre du monde en surfacturant tracteurs, camions et autres machines et équipements lourds ; il a logé une partie de cette fortune dans des paradis fiscaux.

Enfin, les documents « Congo hold-up » jettent également une nouvelle lumière sur un projet immobilier emblématique de Kinshasa, la Cité du fleuve, dont le gérant français a caché pendant des années à ses clients les sanctions financières dont il faisait l’objet.

Les réactions : condamnations et contre-feux

Alexander De Croo, premier ministre de la Belgique (l’ancienne puissance coloniale), a été le premier officiel à réagir en déclarant, le 19 novembre, que « toute forme de corruption [était] totalement inacceptable », qu’il était « dans l’intérêt même de la RDC que cette affaire soit révélée au grand jour ». La directrice générale du FMI, Kristalina Georgieva, a pour sa part déclaré que nos enquêtes « montr[aient] l’importance pour la stabilité macroéconomique de promouvoir une meilleure gouvernance et une meilleure transparence ».

En RDC, plusieurs organisations non gouvernementales ont également appelé la justice à se saisir de ces informations pour ouvrir des enquêtes sur ces « faits graves », parmi lesquelles la campagne « Le Congo n’est pas à vendre » (qui regroupe une dizaine d’associations congolaises et internationales qui luttent et militent contre la corruption) et le mouvement dit « citoyen » Lucha, très actif sur les questions de démocratie, de justice sociale et de respect des droits humains.

Certaines personnalités et institutions mises en causes, qui ne nous avaient pas répondu avant publication, ont fini par réagir, mais au minimum.

La chargée de communication de l’ancien chef de l’État congolais Joseph Kabila s’est contentée d’estimer par voie de communiqué, sans démentir aucun fait, qu’« aucune ligne » de nos articles « ne démontre l’implication factuelle ou même implicite » de Joseph Kabila dans ces détournements. C’est pourtant tout le contraire.

La banque BGFI a elle aussi fini par réagir dans un communiqué où elle prend ses distances avec les « pratiques douteuses » ayant pu avoir cours dans sa filiale congolaise.

Le grand patron de la banque, Henri-Claude Oyima, a ensuite eu droit à une interview au ton complaisant sur la chaîne Télé 50 (proche de Joseph Kabila), où il a refusé de commenter nos informations sur le fond, se contentant de rassurer ses clients sur la solidité de la banque.

À la suite de nos révélations sur la corruption de Joseph Kabila par des groupes chinois pour obtenir un gigantesque contrat minier, le BCPSN, l’agence publique chargée de superviser ce contrat, a organisé une conférence de presse, au cours de laquelle le porte-parole a refusé de s’exprimer sur les faits. Son seul message : l’enquête « Congo Hold-up » serait une conspiration des Occidentaux « déterminés à salir l’image, l’honneur et la réputation » de la RDC, « dans le but de décourager les investisseurs chinois ».

Dans la même veine complotiste, un site internet congolais a assuré, le 20 novembre, qu’« environ 800 000 dollars » avaient été versés par le pouvoir congolais à la « presse internationale […] pour populariser une fausse investigation » sur Joseph Kabila. Nous n’en avons pas vu la couleur...

L’embarras du président Tshisekedi

Le 24 novembre, cinq jours après le début de nos révélations, la justice congolaise a ouvert une information judiciaire visant l’ancien président Kabila et son entourage. La ministre de la justice Rose Mutombo avait « ordonné » le 20 novembre au procureur général près la Cour de cassation l’ouverture de cette enquête sur les « révélations de détournements de fonds publics impliquant plusieurs sociétés congolaises et internationales » publiées par « Congo hold-up ».

« Nous ne pouvons pas, comme gouvernement, rester insensible à de telles allégations », avait indiqué le porte-parole du gouvernement Patrick Muyaya.

En réalité, la position de Félix Tshisekedi est ambiguë. Il ne s’est d’ailleurs toujours pas exprimé directement sur le sujet. Car « Congo hold-up » est un matériau inflammable, susceptible de faire voler en éclats le fragile équilibre politique congolais.

La victoire de Félix Thsisekedi à la présidentielle de décembre 2018 est entachée de graves irrégularités. Malgré des éléments matériels montrant que c’est en réalité l’opposant Martin Fayulu qui avait obtenu le plus de voix, Félix Tshisekedi est déclaré vainqueur le 20 janvier 2019 par la Cour constitutionnelle.

Pour devenir président, Félix Tshisekedi a dû signer en 2019 un accord politique (dont le contenu précis n’est pas connu) avec Joseph Kabila. Il a déclaré à l’époque qu’il se refusait à « fouiner dans le passé », en particulier dans les affaires qui touchent d’un peu trop près son prédécesseur. Et de fait, Joseph Kabila et ses proches n’ont, jusqu’ici, jamais été inquiétés judiciairement.

L’enquête judiciaire ouverte à la suite de « Congo hold-up » pourra-t-elle aller jusqu’au bout ? Les premiers signes donnés par la présidence sont loin d’être encourageants, comme l’illustre la volte-face de Jules Alingete, chef de l’Inspection générale des finances. Il dépend directement du président, qui l’a choisi pour traquer les détournements de fonds publics.

Nous avons contacté Jules Alingete au sujet du scandale des 43 millions de dollars détournés de la Banque centrale par l’importateur alimentaire Egal, contrôlé par le premier cercle de Kabila. Le rapport d’enquête de l’IGF concluait que la BGFI a empoché l’argent. Notre enquête montrait qu’il était bien allé chez Egal.

Malgré ce désaccord de départ, M. Alingete s’est montré très coopératif et nous a accordé un long entretien. Le 25 novembre, trois jours après la publication de l’article, il déclarait sur RFI à propos de notre enquête : « C’est positif. » Il expliquait avoir blanchi Egal faute d’avoir pu obtenir certains documents. Les « enquêteurs [de “Congo hold-up”] ont beaucoup plus d’informations, ils sont allés beaucoup plus loin en identifiant les véritables bénéficiaires », ajoutait le patron de l’IGF.

Mais Jules Alingete a complètement changé d’avis… le jour même, dans une seconde interview réalisée le 25 novembre, et diffusée quatre jours plus tard. Cette fois, il tient la BGFI pour seule responsable et affirme que Joseph Kabila et ses proches n’ont rien touché – nos enquêtes montrent pourtant bien le contraire.

Le patron de l’IGF qualifie désormais les révélations « Congo hold-up » d’« insinuations qui n’ont pour objectif que de brûler le Congo ». Plus grave, il a formellement « demandé au gouvernement congolais et à la justice de ne pas tomber dans le piège de la presse internationale », les appelant à « ne pas traiter » les éléments issus de notre enquête.

Venant d’un homme rattaché à la tutelle directe de Félix Tshisekedi, de telle déclarations peuvent être considérées comme une forme de pression sur les magistrats chargés de l’enquête judiciaire qui vient d’être ouverte.

© Mediapart

L’affaires Gécamines, un test pour le nouveau pouvoir

Mais le vrai test pour Félix Tshisekedi sera sans doute l’affaire dite de la Gécamines. Le 3 décembre, le chef d’État congolais a limogé sans explications le tout-puissant kabiliste Albert Yuma de la présidence de cette compagnie minière nationale - très probablement à cause de « Congo hold-up ».

Deux semaines plus tôt, nous révélions que la Gécamines avait versé 20 millions de dollars à Sud Oil, une société écran de la famille Kabila. La présidence était par ailleurs informée (à travers les questions que nous lui avions adressées) que nous allions bientôt publier une enquête sur l’énorme scandale des 530 millions d’« avances fiscales » payées par la Gécamines.

Nos documents prouvent qu’une partie de l’argent a été détourné, notamment au profit de la famille Kabila. Une enquête est actuellement en cours à l’IGF sur le même sujet. Donnera-t-elle lieu à des suites judiciaires ?

Lorsque nous avons interrogé le ministre des finances Nicolas Kazadi sur cette affaire, il a refusé de nous répondre, préférant déplorer le « battage médiatique » de nos enquêtes qui auraient, selon lui, « terni l’image du pays mais aussi occulté les efforts réels que le gouvernement déploie depuis l’alternance […] dans le cadre de la lutte contre la corruption ».

Jules Alingete a indiqué à Jeune Afrique qu’il remettrait ses observations à la Gécamines d’ici la fin décembre. « Le secteur minier est l’un de ceux où la fraude et la corruption ont atteint des dimensions inexplicables. Ce serait un miracle qu’on termine notre travail en disant que le contrôle de la Gécamines s’est soldé par un constat de bonne gouvernance », a-t-il indiqué.

Le chef de l’État congolais devrait donc recevoir au début de l’année 2022 le rapport final de l’IGF sur cette affaire explosive. Vu l’ampleur des détournements présumés, ce document va mettre Félix Tshisekedi face à ses responsabilités.

Justine Brabant et Yann Philippin



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