En Tunisie, le tourisme devient une mécanique infernale qui brise le pays

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Dimanche 25 octobre, Zine el Abidine Ben Ali se présente pour un cinquième mandat à la tête de l'Etat tunisien. Si la France est complaisante envers une dictature qui dure depuis 20 ans, c'est aussi parce que la Tunisie accueille chaque année près d'un million de touristes français. Dans quelles conditions, à quel prix? Enquête sur un système qui précipite l'économie tunisienne dans une spirale infernale.

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Hammamet © nabeul.net Hammamet © nabeul.net
Djerba, Hammamet, Nabeul : la mer, le sable fin, les palmiers... L'hiver approche, l'envie d'ailleurs se fait sentir. Parmi les destinations les moins chères : la Tunisie. Et pourquoi pas ? Nicolas Sarkozy et François Fillon y multiplient les voyages depuis 2007. Comme près d'un million de Français chaque année, vous vous préparez à réserver un petit séjour tout compris en hôtel-club sur la côte tunisienne.
Le régime de Ben Ali, une dictature ? Ah ! S'il fallait voyager uniquement dans les pays démocratiques, on ne bougerait pas de chez soi... Et puis, si cela peut rapporter un peu d'argent à ces pauvres Tunisiens....
Depuis le début des années 2000, c'est malheureusement l'inverse qui se produit : chaque voyage, chaque réservation, contractée à des prix de plus en plus discount, contribue un peu plus à rendre la vie impossible à plusieurs millions de Tunisiens.

 

 

Par quel système pervers, ce que l'on pourrait juger comme un transfert de devises bienfaisant pour l'économie locale, se transforme-t-il en une spirale infernale qui plombe l'économie d'un pays tout entier ? «Pour fonctionner, le système touristique tunisien, qui reste très bas de gamme, s'est engagé dans une course à la baisse des prix, explique la chercheuse au Centre d'études et de recherches internationales (CERI), Béatrice Hibou, auteur de l'ouvrage La Force de l'obéissance – économie politique de la répression en Tunisie. Cette baisse continue des prix est conduite sous la pression notamment des tour-opérateurs qui ne cessent de faire jouer la concurrence avec d'autres destinations. Les hôteliers ont trois ressorts: proposer des services de qualité de plus en plus médiocre, jouer sur les salaires et ne pas rembourser les dettes contractées auprès des banques et de l'Etat. C'est le plus souvent ces deux derniers ressorts qu'ils utilisent, ce qui a un effet désastreux sur l'économie tunisienne, et sur les Tunisiens.»

«8 mois sur 12, le produit n'est pas rentable.»

Tout partirait donc des tour-opérateurs, de ces voyagistes qui imposent sans cesse des prix de plus en plus bas, qui fixent le prix du «package», comprenez du voyage tout compris. « Cette idée de course au prix bas est fausse, se défend pourtant Sébastien Boucher, directeur marketing chez Marmara, numéro un français sur le marché tunisien avec 35 % de parts de marché. Tout dépend de la saison : un package de 190 euros en basse saison, disons en janvier, pourra monter à 600 durant l'été. Les prix sont adaptés à la loi de l'offre et de la demande. Il faut bien dire que 8 mois sur 12, le produit n'est pas rentable.»

Dans ces conditions, comment Marmara s'assure-t-il, bon an mal an, de ses 330.000 «packages», son chiffre d'affaires annuel de 540 millions d'euros, pour 18 millions de résultat net (en 2008, pour l'ensemble des activités du groupe)?

Publicité pour les séjours en Tunisie de Marmara © DR Publicité pour les séjours en Tunisie de Marmara © DR
Grâce à son «modèle atypique» que le directeur marketing Sébastien Boucher, décrit comme suit : « Nous prenons beaucoup de risques, notamment sur le nombre de chambres que nous prenons à l'avance chez l'hôtelier. Nous avons en outre huit unités hôtelières, avec lesquelles nous sommes sur des contrats de location-gérance de 8 ans à 10 ans, pendant lesquels on loue toute l'année, toutes les chambres. Pareil pour les vols : en hiver, nous en faisons partir 20 par semaine depuis la France, 40 en été. Des avions qui décollent, quoi qu'il arrive, et qu'il faut remplir !»

Un voyage chez Marmara se décompose donc ainsi : sur un «package» de 600 euros, 100 restent en France : 75 partent en coût de distribution (ventes sur Internet, agences de voyage classiques) et 25 euros en moyenne constituent la marge de Marmara. Le reste : 50% pour l'«aérien», 25% pour la location d'hôtel, 25% pour les salaires, la nourriture, les frais divers.

Un peu plus de 100 euros donc pour l'hôtelier, pour un séjour de sept nuits en pleine saison, tout compris. Pas suffisant ces derniers temps, à les entendre. D'autant que «booker» ne veut pas dire payer : si un tour-opérateur réserve 100 chambres dans un hôtel, et ne trouve au final que 80 clients, il réglera à l'hôtelier le prix de 80 chambres...

Les «machines de guerre» des tour-opérateurs

 

Gérant depuis le début des années 2000 d'un hôtel sur la côte qui appartient à un groupe de tourisme tunisien, Hassan – qui demande à ce que l'on change son prénom – décrit sa situation comme «intenable. On me demande de faire une marge à deux chiffres, tout en m'imposant une baisse de plus de 10% du prix des chambres chaque année, et cela depuis 5 ans. On me réserve toujours beaucoup de chambres, mais on en paie de moins en moins, parce qu'on a eu moins de clients. Alors, forcément, moi je paie moins derrière, et j'emploie moins de personnel...»

La force de l'obéissance © Béatrice Hibou/Editions La découverte La force de l'obéissance © Béatrice Hibou/Editions La découverte
Aucun chiffre précis ne circule sur les faillites des entreprises tunisiennes de tourisme, ni sur celles des hôteliers, tant le secteur est sensible : en 2008, il contribuait pour près de 7% au PIB tunisien, sans compter les «effets d'entraînement» sur des secteurs comme l'artisanat, le bâtiment... Mais le phénomène existe, les voyagistes ne le nient pas. Comment expliquer alors de telles difficultés, sans interroger les pratiques des tour-opérateurs ? «Je ne sais pas, je ne suis pas spécialiste, rétorque le directeur marketing de Marmara, Sébastien Boucher. Et je ne sais pas comment fonctionnent nos concurrents. Mais la tendance, c'est de baisser les prix, c'est sûr. Nous, encore une fois, nous arrivons à fonctionner parce qu'on prend beaucoup de risques.»

 

Responsable commercial et marketing d'une société tunisienne de gestion hôtelière (quatre hôtels en gérance, dont deux à Hammamet), Slah livre un témoignage très différent : «Ces dernières années, nous constatons une très grande pression de la part des grands voyagistes, et des moins grands, sur ces marchés, une pression qui ne cesse de faire baisser la marge bénéficiaire des hôtels et même des agences de voyages tunisiennes. Nos relations de partenariat avec les tour-opérateurs sont donc loin d'être équilibrées ! Les tour-opérateurs refusent les augmentations nécessaires à l'hôtelier pour financer les services adéquats... Bref, tout est fait pour inciter l'hôtelier à renoncer à une partie du prix.»



«Des machines de guerre.» C'est ainsi que le consultant en tourisme et professeur-associé à HEC Lausanne, Francis Sherly, qualifie cette pression constante des tour-opérateurs sur les prestataires tunisiens. «Avec la crise, chaque tour-opérateur essaie de trouver des solutions qui lui permette de passer raisonnablement le mauvais moment qui s'annonce ces prochains mois, analyse-t-il. De fait, les tour-opérateurs mettent sur le marché de véritables "machines de guerre" en espérant tenir le coup. On essaie de vendre à des prix sans cesse plus bas. Cette tendance va très clairement conduire d'un côté à la disparition à terme des agences de voyage. De l'autre, cela entraîne une grosse pression sur les prestataires locaux, sur les hôteliers. C'est très préoccupant. Ceux qui ont massivement parié sur les petits et moyens budgets, comme c’est beaucoup le cas en Tunisie, ceux-là se retrouvent en grande difficulté. Car désormais, les petits budgets ne peuvent plus partir. Dans ce contexte, les hôteliers n’ont pas d’autres choix que d’accepter le diktat des tour-opérateurs.»

Multiplication des conflits sociaux, non-remboursement des créances...

 

Pour Slah, «le manque à gagner dû à toutes ces pratiques des tour-opérateurs oblige les hôteliers à revoir leurs budgets d'exploitation à la baisse pour minimiser leurs pertes. Le nombre des employés va à la baisse et les salaires stagnent !»

 

Payés le plus souvent au noir, et de plus en plus mal, la plupart des employés des complexes hôteliers tunisiens ne s'y retrouvent plus. «Les confits sociaux se sont multipliés en Tunisie ces dernières années, affirme la chercheuse Béatrice Hibou. On a un peu parlé de Gafsa, mais le pouvoir tunisien a beaucoup de travail pour étouffer tous les autres, notamment ceux des hôtels à Hammamet, Nabeul, qui surviennent fréquemment depuis deux, trois ans.» Un phénomène inédit, dans un pays qui compte pourtant moins de 5 % de salariés syndiqués.

 

Fin septembre, le site Tourismag («le portail du tourisme et des voyages») se faisait l'écho d'un préavis de grève au sein même de la vitrine officielle du tourisme tunisien : l'ONTT (office national du tourisme tunisien.) Une première. La crise économique mondiale n'a pas arrangéles difficultés du secteur touristique tunisien. Les prévisions de l'ONTT estimaient à 5.500.000 le nombre de touristes ayant choisi la Tunisie en 2009, contre 7.048 999 en 2008... Et encore : l'ONTT compte les entrées sur le territoire tunisien, et non le nombre de «packages» vendus. A la baisse continue des prix s'est donc conjuguée celle des clients.

 

2009 a vu s'accentuer encore l'autre fléau produit par le système touristique tunisien actuel : le non-remboursement de créances dues aux banques, étatiques ou privées. Fin 2008, l'endettement de la Tunisie représentait 60 % du PIB (voir les statistiques de la Banque mondiale et du FMI). Or, selon une récente enquête de l'Institut national tunisien des statistiques (INS), l'endettement assure près de 62% des besoins de financement des 582 entreprises tunisiennes sur lesquelles porte l'étude. «L'économie tunisienne est une économie d'endettement, de surcroît essentiellement assurée par le secteur bancaire», estime le président de l'Institut arabe des chefs d'entreprises, Chékib Nouira.

 

Dans le même temps, les banques tunisiennes, dont plus de la moitié sont aujourd'hui privatisées, demeurent parmi les plus endettées au monde. Cela grève leur capacité de financement et empêche le secteur hôtelier et touristique tunisien de se développer pour s'aligner sur la concurrence des stations balnéaires de Croatie ou de Turquie, dont le marché touristique a connu une progression de 34 % en 2008. Ce qui fait dire à Francis Sherly, consultant en tourisme et professeur-associé à HEC Lausanne, qu'«une fois sorti de la crise», le marché touristique tunisien trouvera un autre mur devant lui, celui de «la concurrence internationale».

 

Tout ce processus n'a fait qu'accroître la dette d'un Etat qui ne parvient plus aujourd'hui à subvenir aux besoins de sa population, comme en témoigne la fin du système mis en place sous Bourguiba, et qui maintenait un semblant de paix sociale jusqu'au début des années 2000: la désindexation du prix du pain et de la farine sur l'inflation (5% en 2008 selon le FMI, une moyenne pondérée à partir des chiffres de l'Etat tunisien). Comme en Egypte, où la crise des matières premières s'est durement fait ressentir, les dépôts de l'Etat se montrent le plus souvent incapables de fournir farine et pain à prix constant. Le marché noir progresse, les prix s'envolent, et les Tunisiens les plus modestes ne peuvent plus s'approvisionner en farine. C'est l'un des facteurs qui ont conduit au drame qui a secoué le pays depuis 2008: la révolte du bassin minier de Gafsa, et la répression féroce qui a suivi.

Gafsa, la face émergée de la misère tunisienne

 

Le 5 janvier 2008, les premières manifestations ont lieu à Redeyef, petite ville du bassin minier de Gafsa, au sud de la Tunisie, pour protester contre la manipulation d'un concours de recrutement à la Compagnie des phosphates de Gafsa (CPG), le principal employeur d'une région qui fait face à un taux de chômage supérieur à 40%. Le mouvement s'étend par la suite dans tout le sud-ouest de la Tunisie, à mesure que la crise alimentaire mondiale produit ses effets et rend le recours au marché noir indispensable à la survie des habitants. A l'été 2008, l'armée tunisienne est envoyée sur place, et réprime sévèrement le mouvement, saccage les habitations, tue un jeune manifestant.

Depuis, les procès et condamnations à de la prison ferme contre les manifestants se sont multipliés. Et Gafsa s'est imposée comme la face émergée de la misère tunisienne. Un misère tellement prégnante à Redeyef, où les jeunes n'ont qu'une issue pour subvenir aux besoins de leur famille: partir vers la côte dans l'espoir de faire la saison dans les stations balnéaires, comme en témoigne ce documentaire tout juste achevé, et qui retrace les moments clés de la répression du mouvement de Gafsa :

 

Première partie du documentaire : Redeyef, le combat pour la dignité

(La suite et la fin du documentaire sont consultables en cliquant sur l'onglet «Prolonger»)

 

En Tunisie, une loi toujours en vigueur interdit aux Tunisiens qui ne travaillent pas dans les hôtels de parler aux touristes! Officiellement, cette loi est là pour protéger les étrangers des «prédations»....
Les difficultés économiques et sociales tunisiennes montrent pourtant que c'est l'inverse qui se produit. Que le tourisme de masse s'est installé en Tunisie au détriment de la population locale. Et que cette loi est davantage le symbole du gouffre qui sépare deux Tunisies : celle des tour-opérateurs, des touristes, des plages, des cocktails, des «packages». Et celle des Tunisiens, du travail au noir, de la dette, de Gafsa, de l'immigration clandestine vers la Sicile. Une Tunisie qui coule sous nos yeux.

 

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Pour écrire cette enquête – que les Tunisiens ne liront pas puisque, depuis le mois d'avril 2008, Mediapart est inaccessible depuis la Tunisie –, j'ai interrogé une vingtaine d'hôteliers tunisiens, de chefs d'entreprise, de délégués syndicaux. Tous disent la même chose, très peu acceptent d'être cités, aucun à visage découvert. Et comment s'en étonner, dans un secteur qui subit une telle pression de la part des tour-opérateurs ? Dans un pays qui peut condamner le syndicaliste Adnane Hajji, l'un des porte-parole du mouvement social de Gafsa, à huit années de prison pour «désinformation» ? Un pays où, comme le pointent régulièrement tous les rapports des ONG de défense des droits de l'homme, on torture quotidiennement ? Un pays dont, au final, «on se fout», comme le résume bien l'ancien candidat à l'élection présidentielle tunisienne, Moncef Marzouki, que vous pourrez lire, voir et entendre, dans le prochain volet de cette série. Un pays, et des gens, tout juste bons à nous accueillir une semaine pour un prix modique. Comment expliquer autrement l'aveuglement qui peut conduire cet été une équipe de journalistes français à produire pour l'émission «Envoyé spécial» un sujet aussi avare de détails sur le drame économique, social et politique que vivent chaque jour plusieurs millions de Tunisiens ? Ces images tournées pour France 2 m'ont convaincu de l'utilité de cette enquête, malgré ses insuffisances dues pour partie au manque de transparence du système économique tunisien, concentré entre les mains de quelques familles, toujours les mêmes, depuis 20 ans, et quatre mandats, que Ben Ali monopolise le pouvoir.