Programme du FN (14). La réforme de l’éducation, une ode à un passé fantasmé

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Le FN s’est longtemps désintéressé des questions éducatives. Aujourd’hui, cela change. Mais ses propositions en la matière, inégalitaires et profondément réactionnaires, témoignent de la vision passéiste du parti dirigé par Marine Le Pen. 

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Le Front national n’a jamais fait montre d’un intérêt démesuré pour les professeurs, un électorat jugé acquis à la gauche. Cela a tendance à changer, puisqu’en 2013, le parti de Marine Le Pen a mis en orbite le collectif Racine, qui agrège des « enseignants patriotes ». Son pendant étudiant, le collectif Marianne, entend de son côté faire pénétrer les idées frontistes à l’université.

C’est d’ailleurs cette émanation du Rassemblement bleu marine qui a planché sur cent propositions détaillées concernant l’éducation. Dans son programme présidentiel en 144 points, présenté mi-février, les propositions éducatives sont peu nombreuses et lapidaires.

Sans surprise, la tonalité globale de ce projet se révèle passéiste et élitiste. La petite musique du « c’était mieux avant » résonne fort. À cet effet, le parti remettrait des uniformes aux élèves s’il accédait au pouvoir et il promet de réinstaurer le respect et l’autorité du maître, façon IIIe République dans ce qu’elle a de plus caricatural.

Le parti d’extrême droite ressuscite la vieille idée de « roman national » créée à la fin du XIXe siècle pour susciter chez les écoliers un sentiment très fort d’adhésion à la nation (voir la fiche « L’identité nationale contre l’islam »). Il n’hésite pas à récupérer Jean Zay, ministre de l’éducation du Front populaire, qui voulait faire de l’école « un asile inviolable où les querelles des hommes n’entrent pas », pour réaffirmer son triptyque laïcité-neutralité-sécurité. Sans plus de précisions que cette affirmation incantatoire.

Dans son livre L’École des réac-publicains (éditions Libertalia), consacré à l’offensive réactionnaire à l’assaut de l'école, Grégory Chambat explique cette focalisation sur le passé de la manière suivante : « C’est moins le “déclin” des capacités à écrire, calculer ou compter qui inquiète que la perte de ces “saines” valeurs – “la discipline” et “l’effort” – que le système était parvenu à ériger en rempart des privilèges, puisqu’elles avaient l’inestimable mérite de garantir la perpétuation et la légitimation des hiérarchies sociales. La nostalgie pour l’école d’antan va toujours de pair avec une étrange “amnésie” quant au modèle de ségrégation sociale de l’école de Jules Ferry. » 

Le Pen au scanner. L'éducation, une ode à un passé fantasmé © Mediapart

Pour le FN, il faut centrer l’enseignement à l’école primaire sur les fondamentaux, à savoir « français, histoire, calcul », et « réserver la moitié du temps d’enseignement au français »Aujourd’hui déjà, les écoliers du cycle CP-CE1-CE2 consacrent 10 heures de leur emploi du temps hebdomadaire (24 heures) à son apprentissage, d’après le ministère de l’éducation nationale. Cela descend à huit heures pour les CM1-CM2. Loin donc de l’idée selon laquelle les fondamentaux seraient délaissés au profit d’activités ludiques. Par ailleurs, le collectif Racine, toujours dans cette idée de ne pas détourner les jeunes de leur travail, préconise de supprimer les sorties scolaires lors des années charnières que sont la 3e et la Terminale. 

Les deux réformes décriées du quinquennat Hollande, celle des rythmes scolaires avec ses temps d’activités périscolaires et celle du collège, seront abrogées.

Autre idée mise en avant par le collectif Racine : l’enseignement obligatoire du latin dès la 4eGrégory Chambat analyse la promotion de cette langue « morte » comme le signe d’une énième instrumentalisation de la pédagogie au service du séparatisme social : « C’est davantage l’attachement à un système ségrégatif que la défense du latin et du grec qui anime les gardiens du temple. »

La présidente du Front national entend imposer la méthode syllabique au lieu de la globale, qui consiste à apprendre à lire en reconnaissant les mots dans leur ensemble. Cette dernière est décriée car elle serait le fruit des délires des « pédagos » honnis par le FN. En réalité, comme l’explique cet article de L’Express, cette méthode n’est pas utilisée massivement. En 2015, Roland Goigoux, chercheur en sciences de l’éducation, a piloté une vaste étude, réalisée par l’Institut français de l’éducation-ENS Lyon, sur les méthodes d’apprentissage de la lecture et de l’écriture. Le chercheur relève qu’il existe une variété de pratiques éducatives dans les classes. Il explique par exemple que les « choix techniques [des enseignants] pèsent peu dès lors que [ces] enseignants sont expérimentés et qu’ils savent rester maîtres de leur classe ». Il invite donc les parents à relativiser ces débats récurrents sur le bien-fondé de telle ou telle méthode de lecture.

L’obsession du FN envers tout ce qui vient de l’étranger se cristallise sur l’apprentissage des langues. Exeunt donc les ELCO, ces Enseignements de langue et de culture d’origine assurés par des professeurs étrangers et facultatifs. Ils ont été créés sur la base d’accords signés à partir de 1973 avec les pays d’origine des immigrés, comme par exemple le Maroc, l’Algérie ou le Portugal. Najat Vallaud-Belkacem a entrepris de réformer ce dispositif décrié en contrôlant mieux les enseignants qui dispensent ces cours. Par ailleurs, depuis la rentrée 2016, ces ELCO ne ressemblent plus à ce qu’ils étaient et se sont transformés en « sections internationales » ouvertes à tous les élèves, quelles que soient leurs origines.

Le FN enfin renoue avec sa promesse phare de la « préférence nationale » et souhaite mettre fin à la gratuité de la scolarité des enfants d’étrangers en situation régulière, avec la mise en place d’un délai de carence de deux ans avant de ne plus devoir s’acquitter d’une « contribution » pour bénéficier d’un enseignement (lire notre article). En revanche, le FN est moins réticent à l’idée de « renforcer le réseau des écoles et des lycées français dans le monde ».

Le FN promet de « rétablir une véritable égalité des chances en retrouvant la voie de la méritocratie républicaine ». En réalité, le parti d’extrême droite va simplement creuser les inégalités qui rongent déjà l’école. Marine Le Pen plaide pour la fin « progressive » du collège unique, institué à partir de 1975 pour permettre la démocratisation scolaire. Le FN se cramponne à sa vieille antienne de la baisse du niveau global et celle du « triomphe de la médiocrité ». L’égalité pour tous est jugée néfaste. En septembre 2016, à l’occasion d’une convention dédiée à l’éducation, Marine Le Pen expliquait : « Le collège unique est une machine à frustration qui favorise les inégalités […]. À trop vouloir que les élèves soient tous les mêmes, on efface leurs différences et on condamne alors des milliers d’élèves à se sentir écrasés par le collège. »

Dans les faits, cela signifierait qu’à compter de la 5e, les élèves pourraient être orientés vers la voie professionnelle. Un tri assumé avec cette orientation précoce. Le FN veut « revaloriser le travail manuel par l’établissement de filières professionnelles d’excellence » et autoriser l’apprentissage dès 14 ans – peu importe si, à cet âge-là, les jeunes sont rarement sûrs de leur orientation professionnelle. Le Front national aimerait aussi « développer massivement l’alternance (contrat d’apprentissage, contrat de professionnalisation) dans l’artisanat, le secteur public et privé, et rendre la formation professionnelle plus efficace, moins opaque et moins coûteuse ».

Dans la même lignée, Marine Le Pen entend mettre fin à la scolarité obligatoire jusqu’à 16 ans. Toutes ces dispositions mettraient un sérieux coup d’arrêt à la massification scolaire engagée ces 50 dernières années. 

Au niveau du supérieur, le FN continue de vouloir créer un système à double vitesse. Le parti compte détruire un symbole fort. Il souhaite introduire la sélection pure et simple à l’entrée de l’université en licence et bannir tout tirage au sort. Les bourses attribuées « au mérite » seront favorisées, sans qu’un quelconque chiffrage ne soit avancé. Elles avaient été supprimées en 2014, puis rétablies, mais avec un montant réduit, comme le raconte Libération. Les rapprochements avec le monde du travail se feront aussi dans l’enseignement supérieur puisque les universités, où la langue française sera encore et toujours prioritaire, seront tenues de trouver un stage à tous les étudiants. 

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