Programme du FN (15). Ecologie et agriculture: l’approche nationaliste

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C'est un parfait exercice de triangulation : Marine Le Pen reprend les mots des écologistes et certaines de leurs propositions pour les mettre au service de son « projet national » et de fermeture des frontières. Comme si elle avait oublié que le nuage de Tchernobyl ne s'était pas arrêté aux postes de douane français…

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Étendre un cordon sanitaire autour de la France pour la protéger de la pollution venue d’ailleurs… Le programme du Front national pour « une France durable » est hanté par l’idée de construire des murs étanches entre le territoire national et l’extérieur, forcément toxique, menaçant et vorace. Interdire l’importation et la vente de produits « provenant de l’étranger » qui ne respectent pas les normes « imposées » aux producteurs français ; obliger à un étiquetage « clair et loyal » sur l’origine des produits et denrées commercialisés en France ; imposer la traçabilité « totale » de l’origine géographique et du lieu de transformation des produits alimentaires sur leur étiquette et garantir la transparence de l’information des consommateurs ; refuser les traités de libre-échange (notamment Tafta et Ceta) ; se libérer des « contraintes européennes ».

Alors que l’Union européenne est l’une des principales sources de progression du droit de l’environnement en France (espèces protégées, préservation de l’eau et de l’air, directive sur les substances toxiques) et des fondamentaux de la transition énergétique (soutien aux énergies renouvelables, réduction de la consommation énergétique des bâtiments), le Front national défend une approche nationaliste du souci environnemental.

Cette approche est doublement problématique : à la fois mensongère, puisque les grands semenciers et éleveurs porcins français n’ont attendu aucune puissance étrangère pour abuser des engrais et polluer la nappe phréatique, et déresponsabilisante pour les acteurs nationaux. Réduire la préoccupation environnementale à « défendre la France contre sa colonisation par l’agrochimie et les capitaux nomades » (discours de Marine Le Pen du 26 janvier), c’est bien sûr jeter un voile sur les forages pétroliers de Total en mer du Nord, les centrales à charbon d’EDF en Chine, le financement de projets climaticides par des banques françaises. Cela revient aussi à absoudre nos centrales nucléaires de tout risque de contamination radioactive vers nos voisins européens, alors qu’une partie de notre parc est construit aux frontières de la Belgique, de l’Allemagne, du Luxembourg et de la Suisse.

Cette déclinaison environnementale de la préférence nationale passe par la reprise de demandes historiquement portées par les mouvements écologistes : soutenir les associations « qui animent la vie de nos territoires », geler les autorisations accordées aux grandes surfaces et aux entrepôts de vente par correspondance (les plates-formes d’Amazon par exemple), interdire l’exploitation des gaz de schiste (déjà en place), exercer le principe de précaution contre les OGM (déjà en place également), refuser les fermes-usines de type « Mille vaches », développer « le plus possible » le bio dans les cantines, développer « massivement » les filières françaises d’énergies renouvelables. Mais les éoliennes sont, elles, fustigées (le FN demande un moratoire), sans doute parce qu’elles sont combattues par de nombreux collectifs à l’idéologie conservatrice.

Le Pen au scanner. Écologie et agriculture : l'approche nationaliste © Mediapart

Dans l’ensemble, ce programme est très flou. Aucune mesure précise, directement applicable, n’est proposée dans le programme officiel du FN pour la présidentielle. Rien n’y est dit sur le climat, le diesel, les énergies fossiles, les pesticides, la pollution, l’EPR. Il procède donc surtout de l’affichage. Mais une fois cela dit, l’image ainsi construite reflète un souci de la protection de l’air, des eaux et de la terre contre les pollutions industrielles et la logique financière du capitalisme. Elle aspire une partie de la critique écologiste de la modernité.

Le programme du Front national est parcellaire sur l’agriculture et la défense de l’environnement. Mais Marine Le Pen porte par ailleurs un discours sur l’écologie, qu’elle rêve « patriote ». Dans sa conférence du 26 janvier sur « la France durable », elle déclare : « Jamais notre pouvoir de destruction n'a été aussi grand. Ce nouvel âge redéfinit la mission du gouvernement et de l'État. Une économie qui ne connaît pas les chiffres, qui accorde une préférence absolue au présent et compte pour rien le long terme. Une croissance dont la mesure ignore la destruction des ressources et survalorise les flux de biens, de services et d'argent ne peut être juge d'une action politique qui doit d'abord garantir aux Français l'essentiel : c'est-à-dire la santé et la sécurité. »

Bien des militants écologistes pourraient prononcer ces phrases. Dans le même discours, elle parle de l’anthropocène, affirme que « oui, tout peut s’effondrer », reprenant le titre d’un livre qui a eu beaucoup d’écho dans les milieux décroissants (Comment tout peut s’effondrer, de Pablo Servigne et Raphaël Stevens).

Marine Le Pen fait aussi l’éloge des biens communs, « ces biens qui ne s’achètent pas et qui sont les seuls qui comptent vraiment ». Elle appelle de ses vœux une fiscalité écologique et sociale. Elle fustige « la tentation du béton, de l’aménagement immobilier ou industriel extensif ». Elle dit vouloir renforcer le régime des installations classées et les missions du Conservatoire du littoral. « De Sivens à Roybon ou Notre-Dame-des-Landes, combien de projets ont été conduits de manière arbitraire, en contournant les rapports d’enquête d’utilité publique ? », s'interroge-t-elle, au terme d'un exercice de triangulation qui emprunte les mots de l'écologie pour les mettre au service de la France patriote.

Le Front national se dit également opposé au projet de centre commercial EuropaCity, dans le triangle de Gonesse, en région parisienne. Il a aussi pris position contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, mais Marine Le Pen a depuis déclaré à France Bleu Loire Océan : « Je suis contre cet aéroport depuis le départ, sauf qu'il y a eu une consultation populaire et par conséquent rien ne peut aller contre une consultation populaire. Le peuple a toujours raison (...) même si moi je suis opposée à cet aéroport. Maintenant la décision a été prise et la fermeté doit être de mise, car il n'est pas question qu'un petit groupuscule d'anarchistes fasse céder indéfiniment l'État français, l'État qui est le représentant de l'ensemble du peuple et il doit faire appliquer la loi. »

Cette inclinaison du Front national vers la défense d’un « milieu de vie bienveillant, divers et proche », selon les mots de Marine Le Pen, doit être entendue en lien avec son rejet brutal des réfugiés et des sans-papiers. La sensibilité du parti d’extrême droite au sort des animaux dans les abattoirs et des espèces végétales protégées ne fait qu’accroître la violence et la cruauté de son refus des migrants.

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