Programme du FN (17). Défense, politique étrangère: des moulinets et un tropisme russe

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L’armée est au cœur du projet nationaliste du Front national : Marine Le Pen promet donc des augmentations en tout sens du budget militaire. En matière de politique étrangère, elle est en revanche quasi muette. Sans doute pour masquer ses difficultés à être reconnue sur la scène internationale et ses liens étroits avec le régime de Vladimir Poutine.

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Les militaires votent. Et Marine Le Pen prend donc grand soin d’accéder à la plupart de leurs revendications. Traditionnellement, le parti d’extrême droite a toujours soutenu l’armée, en toutes circonstances – même les pires, le légionnaire Le Pen s’étant adonné à la torture en Algérie –, tant la défense est au cœur du projet nationaliste qu’il porte. Aussi, en matière de défense, Marine Le Pen fait-elle exploser tous les budgets pour « assurer une France puissante et une capacité de défense dans tous les domaines ».

En ce sens, elle apparaît comme la Madame Plus de la présidentielle française. Benoît Hamon s’est-il prononcé pour une deuxième porte-avions et un budget de la défense porté à 2 % du PIB à la fin du prochain quiquennat ? Marine Le Pen veut elle aussi un deuxième porte-avions et promet un budget pesant 3 % du PIB. Emmanuel Macron annonce-t-il un service militaire obligatoire d’un mois ? Mme Le Pen promet pour sa part un service « d’un minimum obligatoire de trois mois »… Jean-Luc Mélenchon demande-t-il que la France quitte l’Otan ? La présidente du FN se prononce pour « quitter le commandement militaire intégré de l’Otan », passant par-dessus bord les engagements ultra-atlantistes de son père durant des décennies.

Plus d’effectifs, « davantage d’avions, de navires, de blindés et des équipements modernisés », « une offre industrielle française » : c’est la grande distribution sans que soit expliqué comment seront financés de tels choix. L’indépendance nationale n’a pas de prix, surtout quand il s’agit de lutter contre le totalitarisme islamiste.

Ce surmoi militaire est au service d’un projet de politique étrangère quasi inexistant dans les 144 propositions de Marine Le Pen : trois propositions seulement (122, 123 et 124) tant les politiques de rupture avec l’Union européenne occupent l’essentiel (lire nos autres fiches sur ces sujets). Mais il reste que le FN a une vision du rôle de la France dans le monde. « Le FN pense que ce siècle sera celui du retour de l’affirmation des nationalismes et de la volonté de puissance, régionale ou mondiale, de nouveaux acteurs majeurs d’un monde multipolaire, États ou blocs se réclamant d’une identité commune », note le chercheur Jean-Yves Camus, spécialiste des extrêmes droites européennes.

D’où les deux axes stratégiques de l’extrême droite française. Le premier est l’affirmation d’un « monde multipolaire fondé sur l’égalité en droit des nations ». C’est un autre moyen de combattre le « mondialisme libéral » imposé par les États-Unis et de revendiquer l’identité des nations. Le second axe est alliance revendiquée avec les nombreux mouvements d’extrême droite et populistes européens comme avec un certain nombre de régimes autoritaires, la Russie de Vladimir Poutine en tête. Depuis novembre, l’élection de Donald Trump est vécue comme une confirmation des thèses du Front national. Marine Le Pen a d’ailleurs aussitôt fait le voyage à la Trump Tower… sans parvenir à être reçue par le président élu.

Le Pen au scanner. Défense et diplomatie: moulinets et russophilie © Mediapart

Être reçue à l’étranger : c’est bien le problème de Marine Le Pen, tant son parti politique continue à sentir le soufre. Le récent déplacement de son secrétaire général Nicolas Bay en Israël en est une démonstration (notre article est à lire ici) : la plupart de ses interlocuteurs ont ensuite publiquement expliqué qu’ils ignoraient que ce responsable politique français était du Front national. Marine Le Pen a pourtant réussi à être reçue par quelques personnalités : le président libanais chrétien Michel Aoun (trente minutes) ; le premier ministre égyptien (le régime égyptien est l’une des pires dictatures de la région) ; le président du Tchad Idriss Déby, autre régime dictatorial. En revanche, son déplacement au Canada a tourné au naufrage : impossible de rencontrer des responsables politiques qui ont dénoncé publiquement le FN et humiliation lors d’un entretien télévisé…

Cette non-reconnaissance internationale n’a pas empêché Marine Le Pen d’améliorer ses nombreux réseaux en Europe. Son mandat d’eurodéputée l’y a aidée, tout comme ses alliances avec les mouvements les plus extrêmes, par exemple celui de Geert Wilders aux Pays-Bas. Mais l’appui principal dont a bénéficié le FN est venu de la Russie. Pas seulement par le biais de la guerre en Syrie et des nombreux liens tissés avec le régime al-Assad par l’extrême droite (par l’intermédiaire de l’ancien responsable du GUD Frédéric Chatillon, entre autres). Pas seulement pour obtenir des financements d’entités russes liées au Kremlin.

Il y a de fait une vraie convergence politique et programmatique entre le Front national et Russie unie, le parti de Vladimir Poutine. Car l’axe central du programme du FN consiste à rompre avec l’Europe et à remplacer un partenariat stratégique avec les États-Unis par une nouvelle alliance avec la Russie. C’est « l’offre faite à la Russie d’une alliance stratégique poussée, fondée sur un partenariat militaire et énergétique approfondi, le refus de la guerre d’ingérence et le soutien au droit international », dit le programme du FN.

« Ces deux derniers termes font implicitement référence, de manière d’ailleurs contradictoire, à la situation en Crimée et en Ukraine, ainsi qu’à toutes les opérations militaires auxquelles la France participe, en Syrie et en Irak par exemple », note le chercheur Jean-Yves Camus. Le FN a ainsi soutenu l’annexion de la Crimée par la Russie, tout comme il dénonce l’alignement de la France sur les États-Unis dans le conflit syrien. C’est très exactement ce que souhaitait le Kremlin.

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