Extrême droite : Macron appelle à éteindre les braises sur lesquelles il a soufflé

Emmanuel Macron n’entend pas endosser seul la responsabilité de la contamination du débat public par l’extrême droite. Pendant cinq ans, le président sortant a pourtant largement contribué à installer un nouveau face-à-face avec Marine Le Pen.

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Emmanuel Macron n’a pas le mea culpa facile. «Je sais qu’on adore toujours faire dire à un président de la République qu’il a des échecs », a-t-il récemment glissé pour expliquer qu’il n’endosserait pas seul la responsabilité de la contamination du débat public par l’extrême droite. S’il reconnaît ne pas avoir réussi à « endiguer » cette dernière, le président-candidat renvoie la banalisation de Marine Le Pen à une tendance collective. « Nous nous sommes habitués », a-t-il martelé le 2 avril, fustigeant aussi bien le « politiquement correct » que le « politiquement abject ».

Dans une campagne présidentielle frappée par l’atonie, le chef de l’État appelle à la « mobilisation générale ». « Il nous faut ensemble relever le défi du combat », a-t-il affirmé à une semaine du scrutin, demandant à « toutes celles et ceux, de la social-démocratie au gaullisme, en passant par les écologistes » à le rejoindre pour lutter contre « le repli » et « les nationalistes ». « Ne les sifflez pas, combattez-les par les idées avec respect ! », a-t-il lancé à ses soutiens réunis à La Défense Arena (Hauts-de-Seine). 

Emmanuel Macron à Tourcoing en février 2022. © Photo Ludovic Marin / AFP

En 2017, six jours avant le second tour de l’élection présidentielle, le candidat d’En Marche! avait tenu exactement le même discours lors d’un meeting parisien, dénonçant le « projet de repli » et « du nationalisme » de Marine Le Pen et demandant à ses troupes, déjà, ne pas siffler son adversaire d’extrême droite. Que s’est-il passé, en cinq ans, pour que le même homme répète les mêmes arguments, lui qui avait assuré, au soir de son élection, vouloir tout faire pour que plus personne n’ait « aucune raison de voter pour les extrêmes » ? La première réponse à cette question est simple : rien.

La non-prise en compte du « vote barrage »

Dans son discours du Louvre, le 7 mai 2017, Emmanuel Macron avait pourtant adressé un message très clair « aux Français qui [avaient] voté pour [lui] sans avoir [ses] idées ». « Vous vous êtes engagés et je sais qu’il ne s’agit pas là d’un blanc-seing, avait-il affirmé. Je veux avoir un mot pour les Français qui ont voté simplement pour défendre la République face à l’extrémisme. Je sais nos désaccords, je les respecterai, mais je serai fidèle à cet engagement pris : je protégerai la République. »

Une expression qui faisait écho à celle qu’avait eue Jacques Chirac en 2002, après sa victoire face à Jean-Marie Le Pen. « J’ai entendu et j’ai compris votre appel pour que la République vive, pour que la Nation se rassemble, pour que la politique change, avait alors assuré l’ancien chef de l’État. Ce soir, je voudrais dire aussi mon émotion et le sentiment que j’ai de la responsabilité qui m’incombe. Votre choix d’aujourd’hui est un choix fondateur, un choix qui renouvelle notre pacte républicain. Ce choix m’oblige, comme il oblige chaque responsable de notre pays. »

Mais en 2002 comme en 2017, ces promesses ont fait long feu. Fort d’une majorité absolue à l’Assemblée nationale, Emmanuel Macron a rapidement oublié les questions de « blanc-seing » pour balayer les critiques. « Je suis là pour transformer la France et je continuerai au même rythme et avec la même détermination », indiquait-il dès octobre 2017, alors qu’il modifiait le Code du travail par ordonnances, usant d’une formule qu’il répètera ensuite tout au long de son quinquennat : « Je fais ce que j’ai dit ! » devenue en 2020 « J’ai fait ce que j’avais dit que je ferais ».

Interpellé par un « gilet jaune » au printemps 2019, lors d’un « grand débat » organisé à Bourg-de-Péage (Drôme), le président de la République avait rétorqué avoir « été élu par le peuple ». Avant d’ajouter, sans prendre en compte, une fois de plus, le sens du vote de second tour et les revendications des personnes en désaccord avec ses politiques : « Si vous n’avez pas été voter, moi je suis désolé, je ne peux pas accepter de dire une démocratie, c’est un système où les gens sont fiers de ne pas aller voter et puis, quand ils ne sont pas d’accord, ils bloquent les ronds-points. Ce n’est pas la démocratie.»

La banalisation de l’extrême droite

Face au « tandem » formé par Marine Le Pen et Éric Zemmour, Emmanuel Macron a tracé une ligne franche dans les derniers jours de sa campagne. « Je les combats avec force, mais je ne les banalise pas, a-t-il affirmé le 31 mars, en marge d’un déplacement à Fouras (Charente-Maritime). Collectivement, le monde politico-médiatique a changé. Il y a vingt ans, les médias disaient : “c’est terrible, front républicain, etc.” ; et les forces républicaines disaient “jamais”. Il n’y a plus cette réaction, elle n’est plus là. […] Moi, je n’ai jamais banalisé le Front national. »

Quoi qu’il en dise, le président sortant et une partie de son écosystème ont largement contribué à légitimer les discours de l’extrême droite, le plus souvent par pure stratégie – pour ne pas dire cynisme – politique. Pendant longtemps, le chef de l’État a mis en scène sa proximité avec Philippe de Villiers, qui prône depuis des années un rapprochement avec Marion Maréchal et soutient aujourd’hui Éric Zemmour ; il a flatté le maire de Béziers (Hérault) Robert Ménard et manié la triangulation comme d’autres jouent avec des allumettes.

Emmanuel Macron et Marine Le Pen à l'Elysée à Paris, le 6 février 2019. © Photo Philippe Wojazer / Pool / AFP

Dans l’espoir de bloquer le créneau de l’« antisystème », il a soigné comme jamais sa démagogie, choisissant d’écouter certaines « colères » plutôt que d’autres et donnant ainsi une curieuse couleur politique à son quinquennat. Un coup de fil de 45 minutes avec Éric Zemmour se concluant sur une demande de « note » sur l’immigration ; des textos avec l’animateur de CNews Pascal Praud ; des clins d’œil à l’écrivain Michel Houellebecq ; un entretien-fleuve accordé à l’hebdomadaire d’extrême droite Valeurs actuelles pour parler islam et identité…

Emmanuel Macron a aussi laissé certains de ses ministres alimenter des débats sans fin sur « l’islamo-gauchisme », juger Marine Le Pen « trop molle », recycler son vocabulaire et sauter sur la moindre polémique lancée par la fachosphère dès lors qu’elle concernait les musulman·es. Avec le sourire, les mêmes se sont mis à défendre des « valeurs » qui n’avaient plus rien à envier à la droite la plus extrême, derrière laquelle la majorité présidentielle a désespérément couru, incapable de proposer un imaginaire qui ne sente pas le renfermé.

Le virage régalien

Au-delà de la com’ et du bruit des réseaux sociaux, c’est sur le terrain des idées qu’Emmanuel Macron a fini par foncer à droite toute. Lui qui avait dépollué la campagne présidentielle des questions identitaires, a choisi, aux balbutiements du mouvement des « gilets jaunes », de les remettre en avant. « Je veux aussi que nous mettions d’accord la Nation avec elle-même sur ce qu’est son identité profonde, que nous abordions la question de l’immigration. Il nous faut l’affronter », avait-il indiqué dans son allocution du 10 décembre 2018.

Depuis lors, le chef de l’État a tout fait pour déplacer les revendications sociales vers les sujets pudiquement qualifiés de « régaliens ». Comme Nicolas Sarkozy avant lui, il a tenté, dès l’automne 2019, de mettre l’accent sur l’immigration, en réclamant un débat parlementaire annuel, dont la première et finalement seule édition avait plongé son gouvernement dans l’embarras. L’immigration ayant été reléguée au rang des « préoccupations minoritaires » des Français·es lors du « grand débat », personne n’avait franchement compris cet empressement.

Meeting d’Emmanuel Macron à Nanterre, le 2 avril 2022. © Photo Sébastien Calvet / Mediapart

Plus le quinquennat avançait, plus l’échéance de 2022 approchait, plus Emmanuel Macron sombrait dans les mêmes travers que son prédécesseur, recyclant aussi bien ses hommes que ses idées et sa stratégie perdante. Tandis que l’extrême droite profitait de la crise sociale, le chef de l’État et ses troupes donnaient des coups de menton sur la sécurité, niant aveuglément l’existence de violences policières et allant même jusqu’à envoyer le ministre de l’intérieur Gérald Darmanin manifester sous les fenêtres de l’Assemblée aux côtés des syndicats policiers.

Les derniers mois du quinquennat ont aussi été consacrés à la lutte contre le « séparatisme », avec un texte débattu quelques semaines seulement après le projet de loi « sécurité globale », qui avait déjà largement inquiété les défenseurs des libertés publiques. À rebours de ce qu’il avait écrit dans son livre programmatique Révolution (XO éditions), Emmanuel Macron s’est mis à expliquer que « la sécurité [était] la première des libertés », comme tous « ceux qui ont perdu de vue ce que le mot de liberté signifie », pour reprendre l’expression de l’académicien François Sureau.

La tentation du parti unique

En désignant Marine Le Pen comme son unique adversaire et en faisant siens ses sujets, le président sortant a contribué à maintenir l’extrême droite au centre de l’échiquier politique et à l’installer comme une alternative en cas de crise du pouvoir. C’est la stratégie du « Macron ou le chaos » que la majorité présidentielle a alimentée dès les élections européennes de 2019 et que plusieurs de ses membres ont ensuite déclinée, en profitant de l’affaiblissement des partis d’opposition pour lancer des appels à rejoindre leurs rangs.

Un jeu dangereux qui a très tôt inquiété l’ex-conseillère de Nicolas Sarkozy, Emmanuelle Mignon, que l’on peut difficilement taxer de gauchiste. «Si c’est le vrai clivage [progressistes/populistes – ndlr], alors c’est le vrai vertige parce qu’à force de dire aux Français, c’est moi ou le RN, on finira par avoir le RN, avait-elle expliqué dans les colonnes du Point. Si le jeu politique se réduit à un choix entre Emmanuel Macron, qui porterait les espoirs des gagnants de la mondialisation, et des partis politiques dispersés qui ne parleraient qu’aux perdants, on se prépare des lendemains difficiles. »

Meeting d’Emmanuel Macron à Nanterre, le 2 avril 2022. © Photo Sébastien Calvet / Mediapart

Sous couvert de rassemblement, bon nombre de macronistes ont écarté tous les contre-pouvoirs. Alors qu’il avait admis, dès novembre 2018, ne pas avoir réussi « à réconcilier le peuple français avec ses dirigeants », Emmanuel Macron a cru bon de ne jamais remettre sur la table la réforme institutionnelle enterrée par l’affaire Benalla. Et ce, alors même que François Bayrou l’a longtemps pressé d’honorer sa promesse sur la proportionnelle, afin de permettre une meilleure représentativité parlementaire – notamment du Rassemblement national (RN) – et d’éviter « une crise démocratique ».

Pendant cinq ans, la moindre critique a été perçue comme une défiance à l’égard d’un pouvoir sûr de son fait et assumant sa verticalité. Cette méthode de la terre brulée a permis au chef de l’État d’élargir sa « grande coalition » et d’attirer à lui la sphère de celles et ceux qu’il qualifiait de « laïcistes » il y a cinq ans à peine. À La Défense Arena, Manuel Valls et Éric Woerth ont ainsi pu partager une ola et un clapping. Mais les risques de rupture avec le reste de la société n’ont, eux, jamais été aussi grands.

Ellen Salvi



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